une femme maquillée style ethnique est assise en tailleur la tête dans sa main droite. Dessin noir et blanc de Ronja Mueho.

Expatrie tes hypocrisies

Assise seule et pensive sur ce luxueux objet dont l’appellation «  trône  » sied à merveille dans un pays ou ce blanc meuble est devenu un symbole de privilégiés, occupée à chérir ce moment de pleine sincérité où personne n’est autorisé à déranger le fil de sa pensée, comme il se doit, je pense.

Je pense les yeux perdus dans le grand bleu du ciel qui perce entre les branche de cet avocatier qui a percé le toit de tôle. Je me demande, comme se le sont demandés et comme se le demande encore au hasard des contrées des milliers d’expatriés, je me demande ce que je suis venue exporter là. Et invariablement, régulièrement comme dans mes phrases qui se répètent, je butte, je heurte, je hoquette, hésitante, sur la réponse à donner, les idées à développer. Telle Mario Bross dans son idiot de jeu, je pète et répète le niveau, m’obstinant à rebondir obstinément sur le même mur, découragée fatiguée lassée d’essayer d’atteindre la sortie bénie de ce labyrinthe désespérément vide.

Quand on voyage toute seule, on n’a rien que soi même comme interlocuteur pour en découdre avec les méandres de ses sens. Qu’est ce qu’on expatrie, quand on trimbale son grand sac de vie au détour des chemins  ? Qu’est ce qu’on vient chercher en se découvrant d’éphémère affinités avec des êtres humains qui ne nous connaissent pas  ?

C’est l’occasion de devenir celle que l’on veut, d’en changer à loisir, de se lasser d’un personnage après l’autre, de cesser finalement de se creuser la tête à offrir, et même à connaître soi-même qui l’on est, ce que l’on vaut. Peu importe après tout, on n’est que de passage, on laissera une trace si l’on veut en laisser une. 

C’est une forme curieuse de liberté, celle qui autorise à jouer du charme exotique d’être étrangère pour briller, ou à baisser timidement les yeux pour passer inaperçu. À resplendir ou à s’effacer au gré de ses envies. C’est du blabla, de la poésie, du paraître et de la comédie. C’est délicieux, c’est comme sculpter les deux mains dans la glaise une figurine aux yeux des autres, construire un mythe en guettant les sourires, les coups d’œil, tout signe annonciateur de la part de ses pairs, et orienter la construction comme on orienterait une histoire.

Voyez, il leur est impossible de me connaître, je sais d’avance que le temps est compté. De mon côté je n’ai pas le moindre désir de les connaître. Ce qui me délecte, c’est de fantasmer une version de moi-même, la proposer à mon entourage du moment, et me garder de vérifier trop profondément à quel point ça fonctionne. En ne sachant pas réellement s’ils me voient comme j’essaie qu’ils me voient, en entretenant les silences et les vides de tout genre, je fait d’eux les personnages de mon fantasme, je les invente me vénérant, me haïssant, intimidés, indifférents, amoureux, maternels ou admiratifs, selon mon bon vouloir.

Peut-être que c’est un peu cela, que l’on cherche en s’expatriant, peut-être est ce que ce faisant, on s’extirpe de la réalité. A force d’interprétation, d’ébahissements (feints ou sincères), on ne fait rien d’autre que de créer un monde imaginaire. Ce «  Madagascar  » que mon regard me livre, celui qu’à mon retour je conterai à mes amis, il n’existe qu’à travers mes perceptions, c’est un fantasme, une illusion.

Se mettre à la place de quelqu’un d’autre ça n’existe pas.

Comprendre une autre culture ça ne s’apprend pas.

Mais on essaie comme on lirait un livre, comme on s’abrutirait de la musique d’autrui, pour ne plus avoir à vivre dans son propre corps.

Pour voguer d’une idée à une autre, sans prise, sans accroche, sans intérêt, pour décrocher, pour planer, pour refuser de discuter avec sa propre réalité.
On voyage comme on s’enivre, sans métaphore. Aviné, on n’a plus peur de rien, on n’a plus honte de rien, on se délivre de ses boulets de vraie vie. Voyageur, on tente la même expérience  : on sort de soi même, on s’invente une coquille, on lâche du lest de son sac et on voudrait parcourir, vierge de toute réalité, le chemin des délices que l’on suppose, des embûches dont on rêve, des découvertes que l’on invente.

C’est beau, on aime. Et puis la gueule de bois. On en parle de la gueule de bois  ? Du retour, à la réalité, du retour de bâton, du retour sur ses pieds dans sa peau, un peu changé certes, mais face à sa réalité.

Alors on récidive, et on repart.

Colette Crétin.

Crédits images : ©Ronja Mueho pour Scarlet. Tous droits réservés.

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