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FOUDRE

« Créations » est l’espace littéraire de Scarlet qui recueille des mots en vrac. Sur une thématique commune choisie aléatoirement, des textes de diverses natures entrent en résonance.

Il rentrait toujours de bonne heure et de bonne humeur. Il rentrait le plus tôt possible pour passer des moments avec sa femme, sa petite femme. Il l’aimait à corps perdu. En supposant qu’il sache ce que c’était d’aimer.

Son père, avocat de formation, l’avait élevé « à la dure », comme on disait. L’amour ne faisait pas partie de son vocabulaire. Il doutait même parfois que son père en ai jamais entendu parler. Tout cela lui était étranger, et il avait transmis cette étrangeté à son rejeton de fils.

Mais cette femme, sa femme, il savait qu’il l’aimait. Il l’avait aimée tout de suite. Ça avait été comme une évidence. Et chaque soir, il était impatient de rentrer, juste pour voir son visage. Il aimait son visage. Sa large bouche, ses grands yeux bleus pétillants, et ses pommettes rebondies. Tout en elle était généreux. Elle transpirait la bonne humeur et la générosité, qu’elle transmettait à tous ceux qui la côtoyaient.

Il aimait qu’elle lui dise qu’elle l’aime et qu’elle serait toujours là pour lui. Elle l’apaisait.

La seule chose qui le rendait malheureux, c’était de voir le visage de sa femme se fermer soudainement, certains soirs. Quand la foudre frappait, elle était comme perdue, évanouie. Il était effaré de lire la peur sur son visage, d’ordinaire si rond et enfantin. Il détestait cette peau glacée, qui ne transpirait plus rien. Il détestait voir la peur s’inviter sous ses coups d’amour.

Tout comme son père, il aimait d’un amour débordant. Il avait été frappé par ce coup de foudre, et se devait de le rendre à sa femme. Coups sur coups. Aimer à en souffrir, souffrir d’aimer, et partager cette souffrance.

L’orage grondait presque tous les soirs, et le soleil qui rayonnait sur le visage de sa femme semblait bien loin désormais. Tous les soirs il se mettait en quête de ce ciel bleu, qui réveillerait son visage endormi. Il voulait à nouveau lire le calme et la douceur dans ses yeux. Et ce calme nécessitait la tempête.

Derrière son visage noirci, elle aussi cherchait l’éclaircie. Elle avait une envie irrépressible de lever la tête, et d’admirer à nouveau ce paisible bleu. Une envie si forte qu’elle ne craignait plus la foudre.


Pour la première fois depuis longtemps, elle était rassurée. Ce soir, tout allait rentrer dans l’ordre. Elle pourrait apercevoir cette éclaircie dont elle avait oublié la fraîcheur intense. Le calme s’installerait de nouveau.

Pour la première fois depuis longtemps, elle était rassurée. La foudre ne frapperait plus. Car ce soir-là, c’est elle qui avait frappé.

B.

La foudre s’est abattue et le sol n’a pas tremblé
Pas de flash aveuglant, de tonnerre tonitruant
Juste une voix chaude qui m’a enveloppée
Une nuit qui passe à vitesse grand V

Je suis tombée amoureuse sans un bruit
Comme lorsque l’on tombe endormi
S’en apercevant que le lendemain
Après coup
Après coup de foudre

Emeline.

Je voudrais éclaircir un gros malentendu. Je pense que c’est important. C’est un phénomène qui peut tous nous arriver un jour, alors autant être préparé. Je parle du coup de foudre. Depuis que j’ai l’âge de mater des téléfilms à la veille de Noël, j’ai attendu d’être victime d’un coup de foudre. Vas-y, vas-y foudroie-moi. Mais il y a une chose qu’on ne dit pas. Les coups de foudre amoureux sont comme des éclairs. L’analogie est très juste. Ils surviennent, emportent l’univers avec eux et disparaissent instantanément. Il vous laisse là, hagard, seul, désœuvré. Enfin je rectifie. L’éclair a disparu, il s’est foudroyé lui-même, et vous, vous êtes comme aveuglé, le monde disparaît autour de vous. Il ne reste qu’une marque de lumière trop blanche dans votre esprit. Mémorisez-la bien. Car, elle aussi peut disparaître. Le monde ressuscite, il reprend consistance très vite après l’évènement, trop vite même. Vous n’adhérez plus, vous êtes ailleurs, le monde est là, présent dans toute sa banalité et vous, vous êtes effrayé. Alors ce n’est que ça, la vie ?

Je crois que c’est comme ça que ça m’est arrivé. J’entrais dans une boîte de nuit où j’avais l’habitude de me rendre pour décharger l’électricité qui pulse toujours un peu trop fort dans mes nerfs en fin de journée. Je faisais vaguement le tour de la boîte pour juger de l’ambiance et de la population. Et là je tombai sur elle. Elle dansait seule, ses mouvements étaient touchés par la grâce. Enfin, c’est moi qui fût touché par la grâce, moi qui voulût tout à coup n’être rien que ce mouvement de sa main, l’air qu’elle frôlait, la musique qui la pénétrait. J’étais subjuguée par ce que je vis, le monde s’écroula. Ensuite la musique prit fin, elle arrêta de danser. Je suis restée encore un peu de temps dans cet ailleurs. Les gens se pressaient dans le coin fumeur, j’allais pour lui parler et puis je me demandai très vite ce que je foutais là. Je voyais bien qu’elle n’était pas intéressante. Elle ne pourrait pas me ramener là où son geste m’avait menée. C’était donc ça un coup de foudre. La magie retombe très vite. Vous pouvez bien continuer à vivre dans cette espèce de lumière qui n’est que la trace d’une étoile déjà éteinte, vous pouvez attendre désespérément que l’éclair luise encore une fois pour vous, mais à quoi bon ? La réalité est on ne peut plus banale que la foudre. Ce n’est que ça la vie.

Lou.

Crédits image : @Clarisse Todeschini

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