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Masculinité(s) – 2. Des émotions et des hommes

Nous sommes perpétuellement traversé-e-s par des émotions : joie, colère, tristesse, peur. On peut en ajouter d’autres (le dégoût, comme dans le film Vice Versa) mais ces quatre là sont cardinales. Quatre émotions qui nous traversent chaque jour et constituent le socle de nos actions et de nos pensées. Notre société capitaliste exalte la joie au détriment des trois autres : Ne pleure pas, n’aie pas peur, calme toi. A-t-on jamais entendu : « Sois triste, aie peur, mets-toi en colère » ? La culture dominante, à travers la publicité et le marché du travail, renforce l’idée qu’une vie bonne est une vie continuellement souriante, joyeuse et positive. Be happy! Mais en plus de cette survalorisation de la joie, il existe une inégalité dans les injonctions émotionnelles entre les hommes et les femmes.

Nous baignons dans une culture qui n’autorise pas l’expression de la totalité de nos émotions […]

La peur et la tristesse sont attribuées aux femmes alors que la colère est associée à la virilité, elle-même associée aux hommes. Petit test rapide : Visualisez un personnage de film particulièrement colérique, au sang chaud et avec des accès de rage fréquents. Alors ? Il est plus que probable qu’un personnage masculin te soit venu en tête, comme Hulk par exemple. Même exercice avec un personnage de ta série préférée que l’on voit parfois pleurer et qui confesse sa tristesse. Homme ou femme ? Dans votre roman du moment, le personnage qui manifeste le plus souvent son inquiétude face au danger, homme ou femme ? Hermione ou Harry ? Nous baignons dans une culture qui n’autorise pas l’expression de la totalité de nos émotions, que ce soit face aux autres, ou seul.e face à nous-mêmes. Une étude montre que les femmes sont deux fois plus sujettes aux troubles anxieux que les hommes [1]. C’est également le cas avec le concept de charge mentale : les femmes portent la préoccupation (la peur) dans le couple.

Ces émotions universelles ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi : la joie nous permet de célébrer, la peur de nous protéger, la tristesse de nous adapter au monde et la colère de maintenir notre lien à nous-même.

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Un travail impressionnant des militantes féministes a consisté – et consiste encore – à relégitimer leur(s) colère(s) face au mythe de la fille docile. Parmi tant d’autres, on pense par exemple à Roxane Gay, dans son livre Bad Feminist qui montre la difficulté particulière pour les femmes noires d’exprimer leur colère face aux oppressions, étant systématiquement renvoyées au mythe de l’« angry black woman »

Et nous, les hommes ? En nous inspirant des femmes militantes qui s’emparent de leur colère et légitiment son expression, nous pourrions revendiquer les deux émotions que la culture patriarcale nous invite à ne pas ressentir et à ne pas exprimer : la tristesse et la peur. L’homme peureux et l’homme triste sont des figures associées à des catégories de masculinités subordonnées [2]. Elles sont des formes dégradées du masculin, comme la femme colérique est qualifiée « d’hystérique ».

Affirmer ainsi la banalité et la possibilité de la vulnérabilité masculine ne revient pas à nier le fait que la plupart des agresseur.e.s sont des agresseurs et que les hommes dominent le système patriarcal : ils le dominent et sont soumis à des injonctions qui rendent plus fréquents des comportements oppressifs envers eux mêmes et envers autrui. Je crois que l’élargissement de la palette des émotions masculines participerait à rendre moins fréquents les comportements oppressifs masculins.

Nos tristesses ne sont pas hideuses : elles sont la preuve de notre sincérité et de notre lien avec le monde. En témoigne le superbe travail de l’artiste Maud Fernhout, qui a pris en photo 18 hommes qui pleurent [3].

Comment lutter contre toutes les forces qui stigmatisent les pleurs des hommes et pour un monde qui n’associe plus tristesse masculine et faiblesse ? Commençons par réinventer nos récits communs et à nous sensibiliser à l’absence d’expression de figures d’hommes sensibles dans notre culture. A l’image du test de Bechdel pour les œuvres de fiction (deux personnages féminins parlent entre eux, qui ne concerne pas un personnage masculin), on pourrait imaginer un test de sensibilité : si un homme parle à un autre homme de quelque chose qui le rend triste ou qui lui fait peur, le film ou le roman passe le test avec succès. Ou encore, plus simplement : si une femme (au moins) pleure alors qu’aucun homme ne pleure, l’œuvre ne passe pas le test.

Le changement intime et social ne se produit pas sans des dynamiques collectives de lutte.

Il s’agit en résumé de réaffirmer que les anxiétés masculines existent et qu’il est plus efficace de les accueillir et de les reconnaître pour les surmonter, plutôt que de les nier. Refouler nos peurs a des effets délétères : 20% des hommes déclarent par exemple avoir des troubles érectiles et on sait le lien que cela a avec la peur de « ne pas être à la hauteur ». Accueillir le sentiment de peur peut permettre d’identifier les injonctions sociales et de prendre de la distance avec elles. La peur peut également permettre de se protéger et de protéger les autres : 75% des morts au volant sont des hommes et 83% des condamnés pour homicide involontaire sont des hommes.

Alors qu’est-ce qui nous empêche, nous les hommes, de revendiquer socialement nos peurs et nos pleurs ? Que faire pour se permettre, en tant qu’hommes, de changer de posture, d’exprimer de la préoccupation et de la tristesse ? Les féministes nous l’apprennent : tout est politique et le changement intime et social ne se produit pas sans des dynamiques collectives de lutte. Pensez la prochaine fois que vous oserez dire « J’ai chialé dix minutes hier soir, j’étais tellement mieux après ! » ou « Je suis stressé par cette conférence » que vous participez à légitimer cette parole dans l’espace social. Il me semble que, si il est si difficile pour nous les hommes d’exprimer ses émotions, c’est que nous n’avons que peu d’exemples d’autres hommes qui le font autour de nous. Petit à petit, nous nous acheminons peut être vers une société dans laquelle les hommes et les femmes peuvent se laisser traverser par la totalité de leurs émotions.

Gaël T. Sifri

[1] « Les filles sont plus sujettes à l’angoisse que les garçons… À qui la faute?« , Slate.fr
[2] Ce terme se rapporte aux travaux de Raewyn Connell, notamment dans son ouvrage Masculinities.
[3] « What Real Men Ry Like« , Maud Fernhout, 2014.

Une réflexion sur “Masculinité(s) – 2. Des émotions et des hommes

  1. Très intéressant ! 🙂
    Oui, on est trop souvent « bloqués » dans nos émotions. Un homme triste se mettra facilement en colère et une femme en colère pourra pleurer de frustration… Alors que les émotions s’apaisent seulement lorsqu’on les exprime de manière adéquate…

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