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La Vierge et la Putain

Avertissement : Cet article contient des propos explicites et crus pouvant heurter la sensibilité du lecteur/de la lectrice.

Pourquoi ai-je envie de pleurer de te voir partir ? Pourquoi ça me déchire le cœur, pourquoi j’ai mal, pourquoi je suis comme une enfant, pourquoi je voudrais encore sentir la douceur de tes lèvres, pourquoi tes bras ne me serrent-ils plus ? Pourquoi est-ce que je vis mal ce que pourtant je prêche ?

Je t’ai dit « oui », rien qu’un coup de bite, j’ai consenti à être « un coup de bite » au milieu de ton après-midi. Je suis même allée au-delà, je t’ai parlé de ma liberté, j’ai brandi ma vaillance, ma solitude comme une fierté, une joie. Pourquoi ai-je envie de pleurer maintenant ? Les corps se prennent et se séparent, mon corps est transi sous les coups de boutoir du tiens. J’ai mal, je serre les dents, j’attends patiemment que tu jouisses, j’ai hâte, hâte que tu sortes de là, je n’ose pas te dire que j’ai mal, je n’ose pas te le dire parce que j’ai envie que tu jouisses en moi, j’ai envie que tu jouisses pour que j’imprime ta chair, pour que mon odeur t’affole, même si c’est l’odeur de ma merde, je veux imprimer ta chair, marquer mon territoire sur les pores de ton corps, pour que tu reviennes. Pour que tu n’aies pas d’autres choix que de revenir.

Au fond je te jalouse. Je voudrais que toutes sentent mon parfum sur ta peau, je voudrais que leur parfum te rappelle le mien, te rappelle à moi pour que tu reviennes. Depuis que nos corps ont imprimé leur cadence, tout autre rapport sexuel est trempé de fadeur. Nos corps se sont répondus, et même si aujourd’hui je souffre, je jouis, je jouis, je jouis de ton plaisir, je jouis des coups, de la cadence de mes nattes tirées, la cadence de ta main sur l’arrière de ma tête, la cadence de tes cris, la cadence de mes cris. Mon corps jouis lorsque ta main se lève, mon corps jouis de la seule pensée de ta main qui s’abaisse. L’idée même de tes coups me fait jouir. Je me donne entièrement à toi, un coup de bite par tous les trous.

Et maintenant j’ai envie de pleurer. Je me sens presque salie. Je me sens presque salie de ma jouissance. La jouissance de ta jouissance lorsque tu murmures « tu suces bien ». Ces mots me blessent. Ils me blessent alors que tu les voudrais certainement flatteurs. Mais ce que j’entends c’est ta surprise, j’entends tes méninges qui s’activent, tes pensées qui m’imaginent la tête comme un hochet à toutes les bites qui se sont succédées. Tu dis « tu suces bien », j’entends « où as-tu appris ça ? ». « N’es-tu pas une salope pour savoir si bien sucer ? ». « Combien en as-tu prises dans ton gosier ? ». C’est triste. Pourquoi ne puis-je pas juste penser que tu me complimentes. Il n’y a pas d’arrière-pensée. Il n’y a que deux personnes qui s’aiment pour un temps. Et non, pourtant elle gronde derrière nous, en arrière-plan, la société patriarcale, toutes ces idées, la vierge et la putain.

Et voilà. Je n’assume pas. Je n’assume pas d’être une putain pour toi, je n’assume pas d’être un coup de bite dans ton après-midi. Voilà pourquoi je pleure. Je ne veux pas que tu crois que parce que je suce bien, parce que je te laisse me faire mal, parce que j’accepte ce que tu n’aurais même pas osé proposer à ces autres femmes, celles que l’on classe dans la catégorie des vierges. Ces femmes qui ne jouissent pas aussi fort que moi, ces femmes qui simulent parfois, ces femmes, ces femmes que je fantasme. Je ne veux pas que tu crois que parce que je te laisse me faire mal, c’est que je ne souffre pas.

Aujourd’hui, je me suis nattée les cheveux, j’ai mis une jupe, je me suis rasée, je me suis vernie les ongles. J’ai cuisiné un poulet, je me suis levée tôt pour le sortir du congélo. Aujourd’hui j’ai fait tous ces gestes pour que tu ne voies pas seulement en moi une putain, pour que tu vois aussi une femme prête à tout ça, prête à tout te donner pour gagner ton amour. Une femme pour qui tu te dirais « je respecte ma parole, je suis un type bien, je ne vais pas voir ailleurs ». Je voudrais être tout pour toi. La vierge et la putain. C’est drôle, c’est l’insulte qui me vient à la bouche quand je jouis. Parfois je dis non, parfois je dis oui. Quand c’est vraiment bon je dis « putain ». Putain, putain je ne suis qu’une putain. Alors je pleure. Mais, je ne pleure pas vraiment, mon corps est encore trop tendue par les coups de boutoir de ce monde, de cette vie, de ta bite dans mon cul. Alors les larmes ne coulent pas. Je pleure pourtant. Les mots se déversent, la haine aussi. Mais ma haine n’est pas encore dirigée contre toi. Dans un autre monde on aurait pu s’aimer plus simplement. J’aurais pu ne pas opposer ma liberté à ton amour, j’aurais pu m’attacher à toi sans que tu ne prennes peur. Dans un autre monde, tu n’aurais pas dit à tes amis « un coup de bite c’est interposé » pour excuser ton retard. Tu aurais peut-être dit « j’ai une amie à voir », « on se manque l’un à l’autre », « ça fait trop de temps que nos corps ne se sont pas aimés ». Mais non. Il est bien plus simple pour toi de me réduire à un coup de bite, bien plus simple de ne pas t’attacher.

C’est bien plus simple pour pouvoir partir, même si tu me dis que c’est étrange à chaque fois. Est-ce que c’est parce que j’ai l’air un peu triste, toute nue sur le canapé pendant que tu t’habilles, pendant que tu te presses. Je n’ose plus te parler pour ne pas te retarder. Je ne te parle plus et je te regarde ne pas changer d’avis. Tu m’embrasses, tu es prêt à partir, et moi je veux sentir encore la douceur de tes lèvres, je t’embrasse à nouveau, tout mon corps crie « je ne veux pas que tu partes » et tes lèvres s’attardent un peu plus longtemps sur les miennes. Tu t’en vas. On ne se reverra pas avant plusieurs mois. Et tu as l’air de t’en foutre. Pourquoi je ne m’en fous pas moi aussi. Pourquoi ça me fait chier d’être un coup de bite dans ton après-midi. C’est moi qui l’ai choisi. C’est le prix de ma liberté. C’est le prix de ma liberté d’être traitée comme une putain.

Crédits image : © Bettina Rheims

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