une femme noire est recroquevillée, couchée, la tête sur les jambes d'une autre femme. Dessin noir et blanc de Ronja Mueho.

Ma mère est une sorcière

« Et c’est ma mère
Et c’est la vôtre
Une sorcière
Comme les autres »
Anne Sylvestre

Les sorcières sont de retour, dans les manifestations politiques, au cinéma et dans la littérature. Elles le sont surtout dans les vitrines des librairies et dans les kiosques à journaux depuis la parution du nouvel essai Sorcières, la puissance invaincue des femmes de la journaliste Mona Chollet, plume virulente et influente d’un féminisme critique du capitalisme dans l’hexagone [1]. Jusqu’alors, les féministes proclamaient « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler ». Aujourd’hui, ce slogan n’est plus seulement rhétorique, les sorcières sont partout, et les féministes se changent elles-mêmes en sorcières. Le livre de Mona Chollet participe grandement à ce tournant. Pour moi, il est une révélation : je ne suis pas seulement la petite-fille, mais la fille d’une sorcière.

En parcourant le livre de Mona Chollet, j’ai l’impression d’être le petit garçon dans Sacrées Sorcières de Roald Dahl :

« Aujourd’hui, commença Grand-mère, je vais t’apprendre les détails qui permettent de reconnaître une sorcière.
— À coup sûr ? demandai-je.
— Pas vraiment, répondit-elle. C’est bien là le problème. Mais cela pourra t’être utile. »

Comme ce petit garçon avec sa grand-mère, j’apprends grâce à cet essai à reconnaître les sorcières. Mais la leçon n’est pas tout à fait la même. Petite fille, quand je lisais Roald Dahl, j’apprenais qu’il existait des sorcières qui prenaient l’apparence de femmes, mais qui n’en étaient pas vraiment.

Pour la Grand-mère, « les sorcières ne sont pas de vraies femmes ! Elles parlent comme des femmes. Elles agissent comme des femmes. Mais ce ne sont pas des femmes ! En réalité, ce sont des créatures d’une autre espèce, ce sont des démons déguisés en femmes. Voilà pourquoi elles ont des griffes, des crânes chauves, des grandes narines et des yeux de glace et de feu. Elles doivent cacher tout cela, pour se faire passer pour des femmes. »

Et ces sorcières, il fallait toutes les tuer pour qu’elles ne tuent pas les enfants. Mais avec la lecture du livre de Mona Chollet, s’accomplit comme une révolution dans mon esprit de petite fille qui a grandi. Les sorcières sont de vraies femmes, et c’est même pour cela qu’elles ont été pourchassées et brûlées [2]. Les sorcières sont des femmes, proposition qui peut aisément se retourner : les femmes sont des sorcières. Ou plutôt, comme le précise l’épigraphie du livre, « si vous êtes une femme et que vous osez regarder à l’intérieur de vous-même, alors vous êtes une sorcière » (une citation du manifeste du collectif WITCH (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell)).

Malgré ma bonne volonté, je ne me sens pas encore sorcière. Peut-être n’ai-je pas regardé assez profondément en moi. En revanche, je suis certaine d’une chose : mon premier modèle féminin – ma mère – est une sorcière. La sorcière pour Mona Chollet, c’est une figure essentielle pour les féministes contemporaines, « à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable ». Si la sorcière n’est pas nécessairement une féministe consciente, elle est, par sa vie même, une remise en cause de l’ordre social que combat le féminisme.

J’ai longtemps qualifié ma mère de « garçon manqué » faute de mieux. Ma mère plus jeune a une mobylette, elle est charpentière. Ma mère plus âgée porte encore des jeans, elle est bricoleuse, elle ne se maquille toujours pas. Tout cela me faisait jusqu’alors dire que ma mère « n’était pas très féminine ».

Et pourtant, je sentais bien que ma mère était vraiment une femme. Qu’elle était terriblement une femme. Elle ne correspondait juste pas au modèle de LA femme parfaite. Ma mère m’a donné cette culture féminine dont parle Mona Chollet : la cuisine, le jardinage, les secrets pour prendre soin de soi, l’entre-soi aussi, ce que nous partageons en commun qui nous fait tant aimer nos semblables. Elle m’a donné le goût des livres, le goût des odeurs de sous-bois, le goût des roses.

Une silhouette féminine est allongée et à la tête posée sur les jambes d'une autres silhouette féminine, agenouillée. Dessin par @Ronja Mueho.
©Ronja Mueho pour Scarlet

Ma mère a une spiritualité de sorcière. Elle pense que la ville est nuisible, que la proximité de la nature lui est nécessaire. Elle connaît les plantes, elle est portée par les saisons, elle se réjouit de l’arrivée de l’automne pour la cueillette des noix, de celle du printemps pour les champignons, et de l’été pour les cerises. Elle écoute le chant des oiseaux et parle avec les chats.

Ma mère est athée. Elle ne croit pas en Dieu, elle ne respecte pas les dogmes. Elle n’a jamais été très bien vue par sa belle famille, avec son esprit contestataire, avec son refus de se mouler dans un catholicisme hypocrite, dans les fausses manières d’une bourgeoisie vieillissante. Ma mère préfère la vie en extérieur aux salons étouffants, elle préfère se taire, être ronchon, que de déguiser ses pensées derrière un sourire charmeur. Ma mère est aussi une sorcière parce qu’elle n’a jamais été vue par son entourage comme une charmante jeune femme bien sous tous rapports. Elle est une sorcière parce qu’elle gêne, parce qu’elle ne se laisse pas dicter sa conduite. Elle est une sorcière car elle inquiète, elle est accusée de tous les maux, elle est le bouc-émissaire facile. En un autre temps, ma mère aurait été brûlée.

Ma mère est une sorcière. Elle est passée par le feu et par les eaux pour donner naissance à ses filles. Elle s’est – selon le récit qu’elle m’en a fait – abandonnée à la mort, elle a accepté de mourir pour me donner la vie. Elle a traversé cette épreuve initiatique terrible – épreuve parmi les innombrables épreuves qui peuvent jalonner la vie d’une femme. Mais si elle a donné naissance, elle a aussi refusé de le faire. Elle a avorté. Elle ne s’est pas posé de question. Pour ma mère, la maîtrise de son corps n’était pas en débat.

La sorcellerie, c’est notamment le choix ou non d’avoir des enfants. D’avoir des enfants voulus. La sorcellerie c’est la maîtrise de son corps et la myriade de connaissances que l’on se transmet de mère en fille pour le contrôler. Et je remercie ma mère de m’y avoir initiée.

Affirmer que ma mère est une sorcière, c’est aussi me réconcilier avec ma propre féminité, avec ce que ma mère a toujours valorisé en moi : être une femme. Elle a toujours été fière de ses filles, elle n’a voulu que nous, elle a fait de nous ses meilleures élèves. Elle ne nous a transmis à ma sœur et moi, ni honte ni regret de notre condition féminine. Nous devons être de fières femmes, puissantes et féminines.

Ma mère est foncièrement une femme. Elle n’est pas un garçon manqué, elle n’a jamais voulu être un garçon. Et pourtant, elle n’est pas cette femme offerte sur papier glacée. Elle est bien plus que tout cela. Elle est une sorcière. Ma mère est une femme puissante, d’une puissance populaire, sauvage, indomptée. Je n’aurais jamais trop d’éloges pour elle.

Silhouette de face, embrassée par une silhouette anonyme derrière. Dessin par Ronja Mueho.
©Ronja Mueho pour Scarlet

Et pourtant, sous bien des aspects, je suis peut-être bien plus une sorcière que ma mère. Ou du moins je tends à le devenir. Une sale féministe qui ne se mariera pas, et qui n’aura peut-être pas d’enfants. Il me manque encore, pour être une sorcière accomplie, les cheveux blancs et les rides. Mais je travaille à mon perfectionnement.

Mona Chollet note que dans notre combat quotidien de femmes, nous avons besoin de modèles. Qu’en tant que femmes, nous avons besoin de nous faire la courte échelle les unes aux autres pour nous délivrer de l’oppression patriarcale. Non pas afficher chacune une image lisse et trop parfaite de nous-mêmes, mais dévoiler nos erreurs, nos défauts, nos gènes et lever les tabous. Et je suis les deux pieds sur les épaules de ma mère. Les deux pieds sur ses épaules, je contemple ses failles, je contemple ses échecs, je vois les talismans qui lui ont parfois fait perdre ses pouvoirs, je vois qu’elle n’est pas aussi puissante qu’elle me semblait l’être petite.

Pour devenir une vraie sorcière, je dois aussi apprendre à gagner la confiance propre à ma mère. La confiance dans une féminité inébranlable. Cela me fait encore tiquer. Moi qui remet en cause la naturalité de la féminité, je tique de la voir ainsi brandie dans mon entourage, je pense qu’il faudrait jeter aux ornières la différence des sexes. Je déteste qu’on dise « c’est vraiment une femme » ou « c’est vraiment un homme ». Et pourtant, maintenant, je comprends mieux. Je comprends mieux petit à petit, et notamment grâce au livre de Mona Chollet, la nécessité de rendre positive une culture féminine qui passe notamment par la sorcellerie. Et de s’interroger, sur une autre manière de construire le féminisme, qui n’en passerait plus par le déni de la nature, mais par l’affirmation que la nature est étrange, bizarre, queer, une vraie affaire de sorcière.

Femme adulte tenant par la main une jeune fille, qui la regarde. Dessin par ©Ronja Mueho.
©Ronja Mueho pour Scarlet

Tout comme ma mère, je voudrais affirmer, je voudrais croire, je voudrais cette douce foi dans le genre féminin. En tant que femme, je voudrais comme ma mère affirmer que nous ne sommes pas comme les hommes. Je voudrais croire que nous avons entre nos mains de puissants filtres, des potions, des grimoires, des incantations, que nous pouvons invoquer les djinns, que nous pouvons métamorphoser les hommes en porcs lorsqu’ils se comportent comme des porcs. Je voudrais moi aussi devenir sorcière, je voudrais acquérir cette force. Ô chère maman, donne moi ton pouvoir, donne moi ta croyance. Moi, pauvre rationaliste, mes seules idées ne m’ont jamais suffies pour me libérer des carcans de la norme. J’ai beau connaître les oppressions, j’ai beau lire en chaque homme, en chaque femme les discours dominants, je reproduis, je reproduis, comme ensorcelée, victime d’un mauvais sort que je dois apprendre à conjurer.

Moi aussi je voudrais rejoindre le grand sabbat des femmes. Des femmes sûres d’elles, des femmes puissantes, des femmes sorcières. Je voudrais rejoindre ma mère. Et si encore aujourd’hui je tâtonne avec ma féminité, je me soigne chaque jour d’un peu de sorcellerie, de ce renversement qui me fait voir aujourd’hui d’un œil positif cette puissance féminine. Car il existe de gentilles sorcières. J’ai été élevée par l’une d’entre elle. Et si j’ai encore beaucoup à apprendre d’elle, je veux croire que je suis mieux armée qu’elle pour à mon tour jeter un sort au monde.

Marie-Lou.

[1] L’histoire du capitalisme et du patriarcat sont intimement liés selon les travaux de Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, dont s’inspirent grandement Mona Chollet, et dans lesquelles la chasse aux sorcières est un évènement central de l’appropriation du corps des femmes par les hommes.
[2] Joslyn Gage, Woman Church and State, 1893 : « Quand, au lieu de “sorcières”, on choisit de lire “femmes”, on gagne une meilleure compréhension des cruautés infligées par l’Église à cette portion de l’humanité. »

Sources :

  • Sorcières, La puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Zones, 2018

Crédits images : ©Ronja Mueho pour Scarlet. Tous droits réservés.

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