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L’arme au lit

Dans le cadre du concours en partenariat avec le Festival des Histoires Vraies (Les Rendez-vous de juillet), Scarlet a organisé un concours de créations autour du thème : « Histoire(s) Vraie(s) ». Voici la création de Gaël, qui a remporté le troisième prix du concours !

          Ça va bientôt être le moment. Le dîner est fini, les verres vides, il fait bientôt nuit, ils ont ri, elle est jolie, elle l’aime sans lui avoir avoué, ils ont passé la journée ensemble, elle a un joli sourire et ils sont tous les deux légèrement ivres de vin argentin et de la chaleur étouffante de cet appartement du sixième étage. Mais il n’a pas envie. Lui ne le sait pas encore. Il sait qu’il faut, qu’il devrait, qu’il va falloir, qu’elle l’attend, mais il n’en n’a pas envie. Il est revenu de Porto, où il fait ses études, pour un week-end. Ils ne sont pas ensemble, se voient parfois et font souvent l’amour. Un caillou dans la chaussure, qui gratte, qui démange, et qu’il n’arrive pas à enlever. Il ne peut pas lui dire pour le caillou, non, il ne peut pas, sinon… Il oublie le caillou, l’embrasse comme elle voudrait qu’il l’embrasse, lui enlève son T-shirt comme elle aurait voulu qu’il enlève son T-shirt, avec juste assez de fougue et de respect, s’arrête pour la regarder comme elle aime quand il s’arrête pour la regarder. La fougue reprend, en ré majeur, elle le laisse diriger. Le caillou dans la chaussure remonte lentement dans le genou, alors il enlève son pantalon, son T-shirt, et il embrasse fesses, dos, lèvres du haut et celles du bas. Il embrasse, le nombril et puis le bas du ventre et puis le haut de la cuisse, il lance ces mains sur ses fesses. Il a gardé son caleçon et ses chaussettes. Elle halète, il se rappelle la première fois qu’il l’a léchée, elle avait préparé des cookies à la coco. Délicieux ! Il se re-concentre, et s’étonne d’être un peu dérangé par l’odeur, qu’il affectionne d’habitude. Elle serre ses cuisses contre sa tête, il aime bien ça, c’est enveloppant et chaud. Il en profite pour redoubler d’ardeur, de langue contre son clitoris et de lèvres, de doigts et de caresses sur son ventre. Elle sent que ça va être à elle, elle connaît le script, la partition sur laquelle ils dansent à deux. Encore haletante, elle veut enlever ce maudit caleçon, elle le désire entier, elle voudrait lui mordiller partout. Le caleçon tombe, et elle est surprise de ne pas y trouver l’habituel pénis gonflé, incliné vers la droite, qu’elle connaît bien. The show must go on : il faudra improviser. Les doigts, les mains, ce que les hommes aiment tellement d’habitude, la bouche, rien n’y fait. Elle le regarde enfin, et voit son regard fuyant, sa respiration saccadée. Il semble avoir sept ans. Il s’excuse, bafouille, son caillou est devenu si douloureux maintenant, il ne sait pas quoi dire, il a envie pourtant, il jure, il est content, ça ne lui arrive jamais, c’est bizarre, pourquoi…

Et il éclate en pleurs. Le scénario vole en éclat : elle le regarde, ne sachant pas quoi faire. Sa nudité complète, sa transpiration et l’odeur qui provient de son vagin la gêne soudainement. Elle attrape le drap pour se couvrir, l’enlace et lui promet qu’il n’y a pas de problème, qu’il ne faut pas s’inquiéter, que c’est normal. Elle attend que ça passe. Mais ça ne passe pas. Il pleure des larmes chaudes, et quand elle croit qu’elles se tarissent peu à peu, les sanglots recommencent de plus belle, il n’est même plus capable de parler. Les larmes coulent sur le drap, la morve afflue, il est rouge, la tête dans ses mains, dans un oreiller, lovée dans son cou. Elle va chercher des mouchoirs, qui s’empilent bientôt sur le meuble du lit. Elle lui pose des questions auxquelles il ne répond que par des pleurs plus bruyants encore. Il se sent tellement bien. Le caillou a disparu. Il pleure la douleur d’avoir perdu sa mamie il y a quelques semaines. Il reprend enfin son souffle, elle va jeter les mouchoirs humides pour aller enfiler sa culotte. Il lui parle, dans des sanglots qui reviennent parfois, de sa mamie, de la douleur de l’enterrement, de n’en n’avoir jamais parlé. Son visage se détend, en deux temps, la mâchoire et le front. Il a l’impression d’avoir jeté au loin ce caillou. Elle est touchée, il est tellement touché qu’elle le soit. Il s’allonge sur le ventre, et elle lui semble plus belle. Elle le regarde, l’embrasse, et ils font un amour plus léger.

Gaël T. Sifri.

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