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Dans les nues à tout âge(s)

Dans le cadre du concours en partenariat avec le Festival des Histoires Vraies (Les Rendez-vous de juillet), Scarlet a organisé un concours de créations autour du thème : « Histoire(s) Vraie(s) ». Voici la création de Lise, qui a remporté le deuxième prix du concours !

1.

          Je suis vieille de 48 jours lorsqu’une centrale nucléaire explose en URSS. On a dit que le nuage s’était arrêté aux frontières…
          Plus tard, quand j’ai demandé à mes parents comment ils avaient pu croire à cette grotesque fable, ils n’ont su me répondre… « Tu sais, on ne savait pas vraiment ce qui de passait, cela nous paraissait si loin… On écoutait ce que nous disait la télé. » Écouter. Télé.

          26 avril 1986. Je m’appelle Isa, j’ai 48 jours et je respire à grands poumons l’air frais de mon premier printemps.

 

2.

C’était le temps de l’innocence
Les cabanes d’indiens entêtés
La fière et joyeuse insouciance
Des soirées infinies de l’été.
Moi j’étais Grand Manitou
Toi, tu jouais à l’éclaireur
Ensemble on combattait tout
Dans notre monde rieur.

Et quand les loups arrivaient
On courait vers le banquet                                                                                                    Où les parents, enivrés,
Racontaient, alambiqués.

Ah le bel âge
Des aventures
Sans un nuage…

3.

          Mes parents ne s’aiment pas. Moi, je le sais depuis toujours. Mais eux, ils se le sont crié ce matin. Fort. Depuis, la guerre froide sévit. J’ai mal dans moi, mon cœur s’est ouvert en deux, un cri s’en échappe. Un son inaudible… moi seule, je l‘entends, dans cette maison soudain triste, vide, glacée, terrorisée. Je voudrais partir. Mais je n’y parviendrai jamais, je resterai clouée au sol par les hurlements de mon père, enlisée dans les larmes de ma mère. Aujourd’hui, même l’air est dur à respirer. Et demain, il faudra bien que j’aille en cours.

          La bise m’enveloppe et me tricote un froid manteau. Labyrinthique collège, je me faufile, mes pas portent mes jambes de coton et mon cœur pourfendu… qui hurle toujours. Driiiing. Voyage en utopie, énonce l’adulte du matin. En utopie… u privatif du topos, le lieu … un non­lieu… un endroit imaginaire… et pourquoi pas…
– Isa… Isa ? Isa!
– Euh, oui?
– Et bien, tu as la tête dans les nuages, aujourd’hui…

 

4.

Lyon, à l’appart,
entre mon lit et mon bureau,
dimanche 20 novembre 2005
heure inconnue

                                                           Ma chère Juliette,
                                                                        Ma petite Jiette,

          je me réveille péniblement dans mon studio embrumé. Encore un dimanche étudiant ressemblant à ceux que tu me décris depuis Paris: étrangement silencieux après la douce et folle ferveur d’hier soir. Je crois que j’avais trop bu, encore, je ne me souviens plus très bien, encore. Aurore m’a dit que j’avais passé la soirée avec un grand brun… M’en rappelle pas. Qui peut­-il
être ? Par contre, je me souviens qu’on a joué à chat perché dans la rue ! Franck est tombé d’un muret, on a tellement ri… Tu sais, la nuit était là rien que pour nous ! Tout était tellement simple et joyeux, les étoiles dansaient entre les réverbères, et moi aussi avec elles, au milieu. J’aime cette déraison, cette folie, la magie de nos esprits troublés, notre appréhension confiante du monde, soudainement. J’aime moins ce matin (à moins que ce ne soit déjà l’après-­midi), tout est flou en moi… des frissons parcourent mon corps par saccades… le ciel semble trop gris, mon café est résolument trop chaud… mais, heureusement, le nuage de lait y déploie ses volutes… j’aime bien.

                                                                 Avec toute mon amitié,
                                                                             Pour toujours toujours toujours, 

Isa

 

5. [Juliette]

– Wahouuuuuuuu !
Le cri d’Isa résonne dans ce ciel si pur… 5000m d’altitude, je cherche mon souffle, désespérément. Elle doit être tout en haut. J’arrive, sommet !
– Julieeeeeette !!
La voilà, ma grande Isa, qui court vers moi. Je n’arrive plus à parler. Ensemble nous gravissons les derniers mètres. Je ne vois que le blanc de la neige, je dévisage mes crampons que je ne connais que trop bien, à force, et je me laisse guider par la chef de nous deux, l’invincible Isa. Soudain, la pente s’estompe. Je lève les yeux. Le monde est incroyablement petit…
– Jiette, on y est !
Je reprends mon souffle.
– Où ça ? Sur la lune, crois-­tu ?
Je tombe dans ses bras… mes yeux s’effondrent. L’émotion chasse notre pudeur. Notre soudaine joie est­-elle à la mesure des difficultés de notre ascension ? Et moi, qui la suis aveuglément, cette fille hors du commun, elle qui n’a pas froid aux yeux, jamais, elle qui a une confiance immodérée en sa force, en son appréhension de la nature, en ses capacités, elle qui place l’aventure et la force des émotions ressenties au-­dessus du reste du monde. Isa.
Qui sourit, et s’exclame :
– Mais non ! On est encore sur Terre, regarde…

Sous nos pieds, loin, en bas… flottent les nuages.

 

6.

          Nous sommes enfin aujourd’hui. 26 avril 2016. Tchernobyl, le nuage-mensonge de la télé, fête ses 30 ans. Hasard des dates fantômes, c’est ce jour­-là que choisit le Boeing de Juliette pour aterrir. Ma vieille 106 et moi l’attendons fièrement, le nez au vent, sur un parking dénommé minute. Jiette est de retour ! Mille questions déjà m’assaillent ; où en est son projet de recherche en psychologie ? « Les transgenres ; relation au corps et estime de soi – vers une émancipation sociétale ». Ma Jiette. Forte, féministe, engagée…
– Isa !
Le doux rythme brésilien auréole soudain la grisaille rhodanienne, nos sourires arrêtent le temps… d’un parking chronométré.
– On y va, Jiette, les fractions temporelles gratuites sont écoulées. Tu sais, la
France rentabilise les horloges, en ton absence. L’économie des aiguilles, un concept très en vogue, tu vois.. Rires. Je voudrais que ça dure toujours. Mais, telle une pilote des axes asphaltés, je nous projette dans les raccourcis de la campagne lyonnaise. Déjà plongées dans le sujet vif, nous psychologisons !
– Et tes entretiens, alors ?
– Pas facile, Isa. Elles me prennent pour une journaliste. Même quand je leur dis que c’est pour mon mémoire de psycho, que c’est confidentiel… aucune ne se livre complètement. Mon matériau me semble réellement pauvre, et… Jiette raconte, je négocie les virages, et la radio grésille. La radio bredouille. Les reliefs moribonds finalement libèrent les ondes, les informations retentissent dans notre vaisseau de métal. « Dzzzz. Un général iranien accuse Israël de « vols de nuages », l’agence météorologique dément. » Déjà, la voix du journaliste s’éloigne. Dzzzz.
– Jiette, tu entends ? On vole les nuages, on capture le ciel ! L’anticipation des auteurs de science­fiction aujourd’hui se réalise… Mais te rends­tu compte ? On va en crever, de notre propension à l’apprentissage sorcier… J’exulte. Les mains en l’air, le poing levé, je hurle ma détresse. Je laisse ma voiture trouver son chemin sur cette route bien trop conventionnelle et prend mon amie par le bras, témoin de ma stupeur, mais Jiette, ne trouves­tu pas cela fondamentalement TRISTE ?
J’effleure le volant de temps en temps, recadre notre direction du bout des doigts, je suis chef d’orchestre de notre habitacle, de nos passions, de ma tristesse éruptive, en ce jour explosivement anniversaire. 

          Un ralentissement… j’esquisse une savante marche arrière, un bras derrière mon amie, l’autre voletant au gré de ma manœuvre. Mais où sommes-nous, encore ? Et qui dérobe les nuages, encore ?
– La guerre climatique, on y est ! Retourne vite au Brésil, faire le plein de soleil, et n’oublie pas de m’en ramener, peut­être qu’on sera un peu riches, ou armées pour préparer la résistance, un temps au moins…
Je me retourne. Mon amie sourit. En coin, légèrement. Moi, je voudrais
pleurer.
– Mais, Jiette, c’est dramatique… pourquoi ton rictus sur mon heure grave ?
– Isa… je crois que je tiens le titre de mon mémoire…
– Ah ?
Sourire, encore, devant mon visage interloqué.
– Je viens juste d’avoir l’idée !
– Maintenant ?
– Oui. Ce sera…
– Oui ?
– « La femme 2016, elle conduit sans les mains ».

 

Lise K.

 

Crédit image :

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