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Je ne suis pas une victime de viol

« « Tu l’as dit mon joli, dit cette femme. « Franny a été violée, pas seulement tabassée. Et ces salauds ont bel et bien eu son « moi intime » » […] « Faut que je parle à ta sœur, chéri, dit cette femme. Elle mijote dans sa psychologie d’amateur et, crois-mois, ça ne peut pas marcher : le viol, ça me connaît. » […] Avant même qu’elle aborde le sujet avec Franny, je devinais l’importance désespérée qu’avait pour cette femme son malheur intime, et comment – dans son esprit – la seule réaction crédible à l’évènement du viol était la sienne. Que quelqu’un ait pu réagir différemment à une agression analogue signifiait simplement à ses yeux qu’il ne pouvait s’agir d’une agression du même ordre. »

John Irving, L’Hôtel New Hampshire

Récemment, j’ai été victime d’une tentative de viol. Et cette affirmation depuis suscite toute ma perplexité. Chaque mot résonne en moi comme une interrogation entêtante dont je ne parviendrais à m’extirper qu’en en analysant méticuleusement la signification : victime, tentative, viol.

Tout d’abord j’ai été victime. Et ça, je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de ressentir cette souffrance, qu’on m’assimile à cela. Au poste de police où je viens porter plainte, on me demande si je veux voir un médecin. Je réponds non, je vais bien, je n’ai pas envie qu’un médecin m’ausculte alors que je n’ai rien, ce serait juste une violence supplémentaire. Les flics insistent. C’est pour le « retentissement psychologique ». Le mieux selon eux c’est que je vois un psychologue pour lui dire par exemple que je ne m’en remets pas, que je lui dise si je ne dors pas la nuit. Ce que j’entends, c’est déjà ce que notait Despentes : « Il faut être traumatisée d’un viol, il y a une série de marques visibles qu’il faut respecter : peur des hommes, de la nuit, de l’autonomie, dégoût du sexe et autres joyeusetés ».

« Est-ce que je vais mal ? »

En même temps, la sollicitude des flics à mon égard me surprend positivement. Je pense à toutes ces femmes qui ne sont pas écoutées, dont on ne croit pas les paroles, et je mesure ma chance. Leur argument en revanche me convainc à moitié : si mon agresseur passe en procès, ils pourront montrer, grâce au rapport du psychologue, que j’ai été meurtrie d’une manière ou d’une autre. Si je suis meurtrie psychologiquement, c’est que je suis une vraie victime. Et être une vraie victime, c’est toujours mieux pour désigner un vrai coupable. Car coupable il y a – un homme. Et ce procès potentiel ne sera pas le procès de la société patriarcale ou de la culture du viol. Il y aura UNE victime et UN agresseur.

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Louise Bourgeois – « Femme »

Alors depuis je me pose la question. Est-ce que je vais mal ? Est-ce que je suis en souffrance ? Je repense au fameux débat avorté entre Christine Angot et Sandrine Rousseau sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché », où cette dernière venait présenter son livre Parler, sous titré « Agressions sexuelles : pour en finir avec la loi du silence ». Dans un entretien pour Télérama, Christine Angot revenait sur cet épisode médiatique et développait son opposition à Sandrine Rousseau en affirmant que « revendiquer un statut de victime n’est pas une ambition ». Ce n’est pas son ambition et ça ne doit pas non plus être une ambition pour les femmes en tant que groupe. Alors elle s’oppose au collectif de parole que veut constituer Rousseau et que l’on voit se déployer depuis le mouvement #MeToo : « Pourquoi le fait d’avoir une identité féminine doit toujours nous être renvoyé comme un problème ? » nous demande Christine Angot. Interrogation à laquelle on pourrait ajouter : pourquoi l’identité féminine doit-elle toujours être renvoyée à une identité de victime ?

Victime, moi non plus

Cette identité de victime, je n’en veux pas moi non plus. Si je veux être solide c’est aussi qu’au fond, ça ne m’est pas arrivé. Ceci m’amène au second mot de mon affirmation première : mon viol n’était qu’une tentative. Une tentative de viol c’est en même temps quelque chose qui arrive et qui n’arrive pas vraiment. En cela, ai-je vraiment été victime ? Je vais bien, j’ai évité « le pire ». Peut-être comme le dit Angot, le viol est « une souffrance d’autant plus grande qu’elle se double d’un déshonneur ». Alors oui, c’est confortable pour moi, j’ai évité ce « déshonneur ». Et en même temps, quelque chose en moi a été marqué à ce moment très précis où j’ai compris l’intention de l’inconnu qui me faisait face, dans cette peur qui m’a prise à la gorge. Quelque chose est venu se rappeler à moi : mon identité de femme. Et comme Despentes l’a écrit avant moi, « à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti ».

Et ce troisième mot, le viol, prend alors tout son sens. S’il avait vraiment eu lieu, aurais-je dénié que cela me soit arrivé ? Dans le dédoublement du corps violenté et du moi protégé, me serais-je perdu ? En niant mon consentement, en faisant de moi un simple objet de violence, est-ce moi en tant que sujet qui aurait été atteinte par cet homme ? Car cet inconnu de la rue, ce n’est pas moi qu’il est venu violer. Ce qu’il est venu frapper en moi, c’est une féminité incarnée, la femme que je représente. De la même manière qu’on parle de féminicide pour désigner ces meurtriers qui tuent les femmes parce qu’elles sont femmes, c’est bien parce que je suis femme que cet homme qui ne me connaissait pas est venu me meurtrir. Ce qu’on a voulu toucher en moi, c’est cet attribut féminin partagé par plus de la moitié de la population. C’est cette femme – ces femmes multiples dont je ne nie pour autant pas « l’unicité de chaque blessure ». Ce n’est pas vraiment moi, ce n’est pas moi qu’on voulait heurter, c’est cette identité sociale qui me colle à la peau, c’est ma silhouette qui a une jupe, une poitrine, des cheveux longs. Et comme Franny dans l’Hôtel New Hampshire, je refuse de penser qu’on a touché mon « moi intime ».

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Louise Bourgeois – « Les fleurs »

« Je n’ai pas besoin qu’on m’aide à être une femme » (C. Angot)

Christine Angot aussi fuit cette identité de victime qu’on veut lui coller à la peau. Pour cela, elle écrit. Elle écrit et ne veut pas qu’on la nomme « écrivaine » ou « autrice », elle est un écrivain car la grammaire est selon elle universelle. Elle ne veut pas qu’on la renvoie à cette identité féminine, cette même identité féminine qu’on vient frapper lorsqu’on viole : « Non, c’est pas ça la littérature, c’est pas fait pour être reconnu en tant que femme ou par le prisme de la blessure et de l’orgueil. C’est autre chose, c’est l’intériorité, c’est le silence, c’est comme ça qu’on écrit un livre, c’est pour être reconnue non pas en tant que femme mais en tant que personne et plus en tant qu’objet ». Pour Christine Angot, les féministes ont tort de mettre en avant leur identité de femme. Elles devraient se considérer tout d’abord comme des êtres humains. Dans une émission d’ONPC, elle mentionne Marguerite Yourcenar : la femme n’est rien d’autre qu’un être humain. Christine Angot est à l’image de ces femmes bourgeoises qui brandissent le spectre du communautarisme lorsqu’on leur parle de féminisme. Mais cette affirmation montre aussi une volonté exacerbée d’être associée à la puissance créatrice de l’écriture plutôt qu’à la souffrance inhibante du viol.

Et malgré cela, Angot ne peut le nier, le viol est une expérience proprement féminine. Une expérience horriblement négative, mais une souffrance dont la potentialité même fait de nous une communauté de destin. C’est certainement triste, car comme le dit Christine Angot, « Les femmes, il y a quand même autre chose à en dire ! Autre chose à dire que : comme c’est dur d’être une femme ! » Que dire alors ?

Se rassembler pour défendre une identité féminine joyeuse

Chacune réagit comme elle peut. Ce qui se joue ici, ce sont des stratégies différentes pour accepter la violence intime que nous inflige l’agression sexuelle. On peut, comme Christine Angot, « se débrouiller », parce qu’on ne croit pas que les autres femmes pourront nous aider, que la société niera toujours cette violence, et qu’on est seule face à ce qui est pour elle un déshonneur. Il faut alors pour composer avec sa féminité retrouver la joie d’être une femme :

« Je me souviens, quand j’étais petite, de la joie intense que j’avais d’être une fille. Cette joie, je l’ai toujours. […] C’est tellement gai d’avoir cette identité féminine, et cette joie, qui ne doit rien aux hommes. Je n’ai pas besoin qu’on m’aide à être une femme ».

Mais on peut aussi se dire qu’être une femme, c’est partager quelque chose en commun avec une multitude d’autres personnes. Si cette joie « ne doit rien aux hommes », elle doit certainement beaucoup à nos sœurs. Et quoi de mieux que le combat pour retrouver cette joie ? C’est peut-être cela qui distingue Sandrine Rousseau de Christine Angot : cette assurance que dans le combat politique c’est la joie – et non pas la souffrance – que l’on peut trouver.

Aujourd’hui, après le mouvement #MeToo, la parole se libère, et il est certainement moins difficile de parler des agressions sexuelles que par le passé. Nadia Daam réagissant au débat d’ONPC notait :

« Angot n’impose pas, elle constate. Que quand on a été victime d’une agression sexuelle, on est seule, on se démerde. C’est terrible oui, mais c’est comme ça. Elle n’intime pas à Rousseau l’ordre de se taire, elle lui dit de lui foutre la paix, et à elle, et à toutes les autres victimes. De ne pas appeler à former une grande communauté de victimes, car chacun(e) doit se débrouiller. En écrivant des livres, en militant, en ne faisant rien… »

Chaque réaction est unique. Moi je parle, j’écris, et surtout je me mets en colère. J’ai des envies de violence, je ne supporte plus de voir les hommes se coller aux femmes dans les boîtes de nuit. C’est comme si c’était sur moi qu’on plaquait des mains baladeuses. Et si je me mets particulièrement en colère c’est que j’ai senti que ce qu’on voulait heurter en moi, ce sont toutes ces femmes rencontrées, ces femmes croisées, ces femmes qui ont le malheur d’exister sur Terre. Moi – cette inconnue dans la rue – je portais ça en moi, et c’est un poids lourd au quotidien. Mais un poids que je partage avec la moitié des habitants de cette planète.

Si chaque réaction au viol est intime, le viol demeure une expérience collective de la féminité. Les femmes devraient-elles faire fi de cette expérience pour se définir « dans la joie » comme dit Angot ? Doivent-elles oublier le viol ? « Impossible, pour Despentes. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue ». Fondateur d’une individualité d’écrivain(e), mais aussi fondateur d’une individualité de femme, d’une appartenance à un collectif.

« Ça arrive » plutôt que « ça m’est arrivé »

Ce partage d’une expérience commune a certainement été pour moi le meilleur moyen pour ne pas ressentir le couteau aiguisé de la culpabilité, du déshonneur. C’est parce qu’autour de moi les langues se déliaient que j’ai pu comprendre la banalité de cette expérience. On me raconte la tentative de viol subie par ma grand-mère, les tabous familiaux qui entouraient cet évènement, on me raconte les atteintes sur ma propre mère, sur mes sœurs, sur mes amies. Le viol noircit les pages de la littérature, il noircit les séries américaines comme Thirteen Reasons Why à grand renfort de musique dramatique ou dans le silence des cris qu’on ne pousse pas. Alors pourquoi affirmer qu’il faut se débrouiller seule ? Certainement que l’on ne pourra jamais faire assez, que le viol ne disparaîtra jamais, que certaines cicatrices demeureront. Et en même temps, je ne vois pas de la souffrance dans cette parole qui se libère. J’y vois au contraire une lumière surgissant de l’obscurité et du silence qui couvent depuis des années sur les viols de nos mères et de nos grands-mères. Je vois de cette souffrance commune émerger une sororité qui certes, comme le note Nadia Daam n’est pas obligatoire :

« On a le sentiment aussi que l’imaginaire collectif veut décréter la sororité obligatoire. Que la solidarité féminine doit aller de soi. Et qu’une femme qui s’en prend à une autre femme est une traitresse. Un homme admonestant une femme sera bien souvent moins accablé. Une femme qui crie sur une femme, et c’est une faute morale, un canif dans le contrat qui ferait des femmes des sœurs unies dans la douleur. Contrat qu’on n’a jamais signé. »

Alors oui, on n’a jamais signé ce contrat. Mais pour moi, c’est bien cette sororité qui a été libératrice. Cette sororité me dégageait en même temps de cette identité de victime qui me semblait trop dure à porter : « ça arrive » plus que « ça m’est arrivé ». C’est mon identité féminine que l’on a cherché à blesser en moi, c’est notre identité commune. Alors autant devenir des guerrières plutôt que des victimes.

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Louise Bourgeois – « Untitled (1986) »

Je veux tordre le cou à tous leurs préjugés et me défendre en guerrière

Mais comment ? Cet évènement va-t-il transformer ma vie quotidienne ? Vais-je craindre de rentrer chez moi la nuit, vais-je m’interdire de porter une jupe ? Je m’y refuse encore et je pense à cette antidote qu’est pour moi le chapitre de Virginie Despentes, « Impossible de violer cette femme pleine de vice » dans King Kong Théorie. Elle parle du droit des femmes de prendre le risque de se faire violer. Le droit de marcher dans la rue la nuit, de faire du stop, de vivre leur vie simplement. Elle retranscrit la pensée d’une certaine Camille Paglia : « C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si ça t’arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t’occuper de faire ta manucure » et Despentes de noter après sa lecture de Paglia :

« Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ça n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là. » […]

« Camille Paglia est sans doute la plus controversée des féministes américaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque à prendre inhérent à notre condition de filles. Une liberté inouïe, de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n’était pas pour nous. Oui, on avait vécu, au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles, incapables de leur péter la gueule, faibles comme les filles apprennent à l’être quand on les agresse. Oui, ça nous était arrivé, mais pour la première fois, on comprenait ce qu’on avait fait : on était sorties dans la rue parce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand chose. On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt qu’avoir honte d’être vivantes on pouvait décider de se relever et de s’en remettre le mieux possible. Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec. »

Virginie Despentes, King Kong Théorie

Ce n’est pas le viol qui crée une communauté unie de femmes, qui fait de nous des êtres soudées et conscientes de leurs liens. C’est son récit constant, c’est la transmission de cette banalité qui fait notre quotidien. Je ne réclame pas la tête de cet homme qui a tenté de me violer. Il est anecdotique pour moi, un parfait inconnu, entre-aperçu quelques secondes, dont le visage s’est déjà transformé dans les reconstructions a posteriori de ma mémoire chancelante, s’est déjà mêlé aux multiples visages similaires que les flics ont fait défiler devant mes yeux. Pourtant, je suis terriblement en colère pour ce qu’il s’est passé. Furieuse qu’un individu ait pu suggérer que j’étais faible entre ses mains, une chose qu’il pouvait prendre ainsi. Qu’il ait pu suggéré que mon consentement, mon désir ne valaient rien, que le choix ne lui appartenait qu’à lui. Que le mien n’avait aucune valeur. Ce n’est pas tant la peur, c’est la violence qui m’habite, une haine furieuse pour tous ceux qui ont les mains baladeuses, pour ceux qui m’interpellent pour la simple raison qu’ils me voient seules, en jupe, pour ceux qui voient ma vulnérabilité à cet instant là comme une invitation, pour ceux qui s’excitent de ce qu’ils m’imposent. Je veux tordre le cou à tous leurs préjugés et me défendre en guerrière. Et en même temps, je me sens davantage femme, d’une identité collective conquise au prix de la violence, un sentiment d’appartenance qui me fait me sentir plus forte encore.

Sources :

Crédits images :

Œuvres de Louise Bourgeois. Dans l’ordre d’apparition : “10 am is when you come to me » (Une), « Father and son », « Les fleurs », « Femme », « Untitled” (1986), .

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6 réflexions sur “Je ne suis pas une victime de viol

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