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Histoire(s) décharnée(s)

Dans le cadre du concours en partenariat avec le Festival des Histoires Vraies (Les Rendez-vous de juillet), Scarlet a organisé un concours de créations autour du thème : « Histoire(s) Vraie(s) ». Voici la création de Will, qui a remporté le concours !

Le récit de faits apposé de la mention « histoire vraie » a toujours prévalu sur tous les autres. Utile, rassurant car invitant à la confiance, alors que sans cette dernière, aucune société digne de ce nom ne peut subsister.
Combien de fois la surenchère d’expériences vécues a animé les conversations, chacun souhaitant apporter sa contribution, s’élever un peu plus haut que son interlocuteur en relatant un évènement lui étant arrivé, étant arrivé à une connaissance. Les médias, de par leur mission, suivent souvent cette tendance et rivalisent d’emphase pour faire prévaloir leur nouvelle, leur version sur les autres. Plus l’histoire est grandiose, plus elle en impose, plus elle fascine. If it bleeds, it leads.
On assiste ainsi à l’émergence quotidienne du suicide de l’histoire vraie par l’ajout de détails, par sa mise en scène. C’est un cyclone dont l’œil, précisément, ce vers quoi tout converge, est l’attention qu’on lui porte. Il rafle, ratisse de plus en plus large pour son bon plaisir, enrobant, enjolivant, inventant, dans l’unique but du divertissement.

W. avait toujours eu un rapport élastique au réel, il s’en détachait presque mécaniquement. La différence étant que, loin, précisément, d’être mythomane, d’exposer à autrui un récit fantaisiste, il se laissait divaguer, certains diraient se mentir à lui-même. Là tenait toute la nuance.
Bien entendu, il reconnaissait l’apport du factuel dans tous les contextes qu’on lui prête d’ordinaire : il est essentiel que les faits soient énoncés lorsqu’on consulte un livre d’histoire, lorsqu’on interroge un témoin, lorsqu’on rend compte d’un évènement aussi bénin soit-il. Comment sinon pouvoir observer, ressentir, et juger ? Mais ce n’est pas suffisant.

L’arrachement au réel, chez W., était interne. Non seulement accordait-il plus de place dans ses souvenirs au ressenti qui avait suivi un évènement, aux sentiments qu’il avait fait jaillir, mais en plus laissait-il ces derniers l’imprégner complètement. Jaillissaient d’eux des tableaux sans rapport apparent avec la scène vécue par ses seules terminaisons nerveuses, un foisonnement d’images et de sensations fantastiques, des mondes clos et autonomes, signifiants. Il actait le fait, mais se détachait de son caractère historique.
L’Histoire lui semblait intrinsèquement objective et c’était elle qui, si on l’interrogeait, servait de base à ses récits. La partie intéressante, celle pour laquelle on lui accordait toujours la plus grande attention, aimant à oreilles, commençait ensuite.
« J’étais allée lui rendre visite il y a quelques semaines. Racontait-il une fois. Une visite comme on en fait souvent à des amis avec lesquels on est plus ou moins en connivence, pour se re-rencontrer. Rien d’extraordinaire vraiment. Il faisait gris, nous avons bu. La ville était monstrueuse.
Rien n’est plus enivrant qu’une ville sous la pluie. Le gris du ciel et des bâtiments, la crasse ruisselant des façades qui abreuve les rues et sature les caniveaux, l’odeur suave de l’eau qui s’élève et gorge l’atmosphère, comme un ballon prêt à éclater, ce trop-plein de matière dans l’air ambiant. Quelque chose de lancinant et de triste qui pénètre l’âme, comme un avant-goût du pourrissement qu’apporte l’humidité dans ses bagages.
La nuit, l’insondable noirceur qui enveloppe les formes et fait disparaître les contours, la puissance évocatrice rappelée à l’aide par la conscience pour donner consistance à ce qui nous entourait.
Cette ville était un monstre dans les entrailles duquel nous avons erré. Les bâtiments se métamorphosaient sous nos yeux en côtes saillantes nous enserrant, les artères routières en intestins saturés, les ruelles en vaisseaux irrigués d’un sang noir, les lieux de débauche en foies exsangues.
La fin de tout, la fin des temps, quelque chose qui nous dépassait. L’apothéose de cette mégapole folle, le cul-de-sac évolutionniste, l’épuisement de nos corps et de nos esprits. Un moment de grâce, de pur sentiment, de pure mélancolie.
J’étais venu passer quelques jours chez elle donc, on ne s’attendait à rien de précis je crois, un divertissement, une opportunité d’être de nouveau exaltés au milieu de cette vie morne et routinière. Ce fut un séjour de fin des temps, un plongeon à cœur perdu dans les tréfonds de cette ville dans tout ce que la nuit peut offrir à la jeunesse. Nous avons simplement vécu pendant cette parenthèse dans l’ombre, d’alcool et de cigarettes fumées de manière compulsive. Dans les bars puis les clubs, puis les lieux sombres où l’on rentre lorsque le jour se lève et d’où l’on ressort lorsque d’autres partent déjeuner. Un vertige profond, un écœurement le lendemain.
Le bar tout d’abord, invisible de l’extérieur, d’où la musique s’échappe dès que l’ascenseur atteint l’étage, les murs couverts d’inscriptions, le comptoir collant, l’odeur de cigarettes, les verres et les seaux pleins d’alcool que l’on renverse et que l’on vide goulument, les âmes errantes qui se dirigent chancelantes jusqu’aux toilettes sales et en lambeaux pour se revivifier à l’abri des regards, le sol jonché de mégots, des inconnus qui s’assoient à notre table et deviennent nos compagnons de navigation sur cet océan de liqueur, leur camaraderie de marin disparaissant aussi vite qu’elle est apparue dès qu’ils accostent une nouvelle personne, des individus sombres et incompréhensibles. Des spectres allant et venant sans laisser de trace, la face bleue, comme marbrée des ecchymoses laissées par la vie.
Le club où l’on s’embrasse dans les recoins sombres, les escaliers surplombant la foule, le perchoir d’où l’on observe les corps ondulant, les bacchantes tout droit sorti de la Grèce antique qui se matérialisent sous nos yeux. Je jure avoir vu en contrebas un sabbat grandiose. Elles dansaient comme des serpents et rapportaient les têtes de leurs conquêtes devant les yeux vitreux de leurs camarades enivrées.
Puis l’apogée de la débauche, ce lieu noir seulement habités de morts vivants et de cadavres, hirsutes et inquiétants, des monstres mystiques aux yeux de feu. Des individus tarés.
Le retour enfin, cette scène grandiose d’aurore, de cette ville anthropophage observée depuis cette terrasse perdue, au rythme du Roi et l’Oiseau, ce néant sublime qui avait avalé la ville. Ce moment suspendu où la musique pour un court instant, avait pris possession de nous et du monde, faisant s’écrouler les bâtiments sur eux-mêmes, en silence. Il fallait être là pour observer ces géants de béton crouler sous leur propre poids. Une tension insoutenable. Un moment de poésie pure et apocalyptique comme il est rarement donné d’en vivre. Nous étions morts après cela, engloutis dans ce four béant qui nous avait avalé, un Léviathan d’une nouvelle sorte. »

La subjectivité était la clef de ses histoires vraies. Bien que celle-ci n’ait eu, et n’aura jamais, aucune importance décisive pour qui que ce soit d’autre que lui, le même principe pouvait, selon lui encore une fois, être appliqué à toute expérience vécue.
Laisser le sentiment émerger, les visions s’épanouir est la clef pour que chacun puisse voir l’impact qu’une scène a pu avoir sur l’individu. De même qu’une simple parole dite sans arrière-pensée peut tuer quelqu’un et lui infliger les souffrances les plus atroces, de même que des règles tacites et normes centenaires peuvent détruire une individualité et une liberté ; une ville fonctionnant comme à l’ordinaire avait laissé une empreinte indélébile sur lui, l’avait changé à jamais.

« La statistique affadit ; elle ensevelit l’horreur sous le nombre » [1], et l’histoire vraie lorsqu’elle est dénudée, défaite de son impact sur un esprit, lorsqu’on lui enlève sa subjectivité, perd du même coup tout ce qu’elle pourrait apporter à l’auditeur. Placer l’individu au centre de notre rapport à l’histoire est essentiel car, quelle importance un évènement a-t-il si ce n’est pour l’humanité qui l’appréhende ? Comment comprendre ce qu’il a été si on le détache du vivant ? Se priver du « je », c’est ôter au fait ce qu’au fond il est vraiment. Plus encore, aucune vérité ne peut être débusquée si l’on ne l’imagine pas comme un solide à mille faces qu’il faut observer sous toutes ses coutures pour en saisir les subtilités. Accepter la vision particulière, c’est le sonder, y plonger. Toute vérité est plurielle et le fait seul est un squelette décharné, dépourvu de son essence. L’histoire vraie, dans sa définition simpliste, est analogue à la Novlangue : elle ampute.
Ce n’est pas dénaturer un fait que de laisser jaillir aux oreilles de ceux qui nous écoutent les images qui naissent de l’excitation de nos terminaisons nerveuses, c’est au contraire rendre compte de ce qu’elles ont été pour nous, véritablement. C’est aussi le plus sûr chemin vers l’empathie.

« J’étais allé lui rendre visite il y a quelques semaines. Une visite comme on en fait souvent à des amis avec lesquels on est plus ou moins en connivence, pour se re-rencontrer. Rien d’extraordinaire vraiment. Il faisait gris, nous avons bu », là aurait tenue toute la richesse de ce moment.

Will.

[1] Jean-Claude Chesnais, Histoire de la violence, Editions Robert Lafont, 1981.

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