Nos filles pourront-elles avorter demain ?

« Avortement, les croisés contre-attaquent » : une enquête passionnante et glaçante

Dans leur enquête diffusée le 6 mars 2017 sur Arte, Alexandra Jousset et Andrea Rawlins-Gaston investiguent les mouvements et réseaux européens anti-IVG, qui se nomment « pro-vie », mais qu’on appellera anti-choix. A travers de nombreux pays (Pologne, France, Italie, Russie, États-Unis, Belgique), les réalisatrices mettent au jour les différentes stratégies utilisées par ces mouvements dans leur rhétorique, leur discours, leur lobbyisme, leurs soutiens et leurs sources de financement. C’est une nouvelle génération en « croisade » contre le droit à l’avortement, en Europe et ailleurs, au nom de valeurs chrétiennes.

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Le travail d’investigation de ce documentaire est implacable, notamment en ce qu’il donne la parole à toutes les parties prenantes : aux décideurs politiques (même si la plupart n’ont pas répondu), aux militant.e.s réactionnaires, et surtout, aux principales concernées.

Qui sont ces nouveaux croisé.e.s ? Entre guérilla médiatique et combat souterrain

Enfants de la Manif Pour Tous ? Pas seulement. Ce que montre ce documentaire, ce sont les nouvelles formes de mobilisation, de stratégie et de composition sociologique de ces mouvements. En France par exemple, le réseau anti-IVG s’appuie sur des cyber-actions coups de poing, largement relayées par les médias. Structuré autour d’Émile Duport, publicitaire de 35 ans, le mouvement « Les Survivants » dépoussière son image, investit les réseaux sociaux, et cible les jeunes. Mais derrière cette communication 3.0, l’idéologie reste inchangée. Pour réaliser leur projet de société réactionnaire et hostile à la contraception et homophobe, les croisé.e.s récupèrent, utilisent et détournent le contenu et la terminologie des droits humains, d’où leur idée de créer un statut juridique pour l’embryon, qui aurait, dans cette logique pernicieuse et idéologique, un droit à la vie. De cette manipulation sémantique en sont issues leurs affiches de communication : « C’est mon corps, pas ton choix », reprenant à leurs fins le slogan féministe « Mon Corps, Mon Choix ».

Ce qui surprend, c’est l’avidité des différentes interlocuteur.ices à communiquer et qui assument franchement leurs convictions, coûte que coûte… Exemple lorsqu’Eugénie Bastié (éditorialiste au Figaro et figure de la jeunesse catho-conservatrice,) se trouve en difficulté après que la journaliste l’interroge sur son emploi du terme « homicide » pour désigner l’avortement, identifiant alors les femmes à des criminelles… Pour se défendre, l’éditorialiste emprunte alors un discours – trop à la mode aujourd’hui – s’élevant contre le « politiquement correct » qui pousse à « l’atténuation du réel »…

Ce qui inquiète, c’est que le réseau anti-IVG gagne de l’ampleur, notamment au niveau européen, et se professionnalise. Preuves à l’appui, les réalisatrices révèlent le caractère structuré et transnational du mouvement. Les soldat.es anti avortement avancent masqué.es, soutenu.es par l’Alliance française, financé.es discrètement par de riches fondations américaines liées aux milieux évangélistes et l’ultra droite, ou encore accompagné.es par des oligarques russes.

Ce qui glace, c’est cette séquence d’un enterrement de fœtus, organisée de façon hebdomadaire par une association qui récupère les fœtus avortés, les renomme en « Céleste » et les enterre, avec l’accord de la région et dans l’ignorance des principales concernées. « Culpabilisation des femmes à grande échelle ».

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L’IVG n’est pas un acquis irréversible. En matière de droits des femmes, « tout peut disparaître » [1]

Aujourd’hui, des bulles de régression fleurissent et ternissent des années de luttes pour les droits des femmes et de mobilisation féministe. Le but : confisquer aux femmes leur droit à disposer de leur corps et promouvoir les valeurs chrétiennes dans la sphère publique. En Pologne, le gouvernement envisage de durcir sa législation en refusant même en cas de malformation du fœtus, motif de 90% des avortements réalisés aujourd’hui. En Turquie, une femme mariée doit obtenir le consentement de son époux pour avorter. Au Salvador, des femmes sont emprisonnées pour avoir avorté ou fait une fausse couche.

Même dans les pays où la pratique de l’IVG est légale, avorter est un parcours du combattant. C’est le cas de Valentina, protagoniste italienne du documentaire, qui s’est vue proposer un rendez-vous 6 mois après qu’elle a appris qu’elle était enceinte. En Italie, 70% des médecins sont « objecteurs de conscience » et refusent de procéder aux avortements au nom de convictions personnelles et religieuses, ce qui sature les services IVG classiques, et impacte la santé des jeunes femmes, voire leur vie. C’est le cas de Kata, protagoniste polonaise qui a du se justifier de son choix face aux offensives morales et chrétiennes du personnel médical.

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C’est aussi le cas de milliers de femmes dans le monde où 1 grossesse sur 3 n’est pas désirée. Nous rappelons qu’aujourd’hui, les multiples barrières socio-culturelles, législatives, morales ou institutionnelles obligent les femmes à recourir à des interventions non médicalisées et dangereuses. Ainsi, 1 avortement sur 2 n’est pas sécurisé et les complications liées à ce type d’avortement représentent la troisième cause de mortalité maternelle.

La lutte pour le droit à l’avortement et à la contraception est une composante essentielle du combat féministe et est indispensable à l’émancipation de toutes les femmes dans le monde. En ce jour, Scarlet rappelle son engagement en faveur du respect fondamental du droit des femmes à disposer de leur corps. Éclatons ensemble ces bulles de régression !

Dalphée.

Sources :

[1] Pauline Delage, Droit des femmes, tout peut disparaitre, Éditions textuel, Collection « Petite Encyclopédie Critique », 160 pages. Sortie le 7 mars 2018.

« Avortement, les croisés contre-attaquent », Alexandra Jousset et Andrea Rawlins-Gaston (FR., 2017, 95 min).

Crédits photos :

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Une réflexion sur “Nos filles pourront-elles avorter demain ?

  1. Merci beaucoup de m’avoir fait découvrir ce documentaire, qui m’a complètement révoltée. Le cimetière à embryons m’a choquée, les témoignages poignants de ces femmes m’ont bouleversée, et les discours anti-IVG m’ont mise en colère.
    Merci pour ce blog et ces articles très intéressants.

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