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La parole des hommes

Bien avant qu’une soit disant « guerre des sexes » soit ouverte par l’affaire Weinstein, une question me revenait inlassablement : pourquoi est-ce que je grince des dents lorsque j’entends des hommes s’exprimer sur la cause des femmes ? Cela concerne les hommes de tout poil – à des degrés différents – qu’ils soient opposants ou alliés du féminisme, fervents militants ou sympathisants réservés. Ce ressentiment semble se retrouver dans l’ensemble des luttes sociales : les ouvrier.es lorsqu’un.e bourgeois.e s’exprime sur la lutte des classes, les militant.es noir.es lorsqu’un.e blanc.he reprend à son compte le combat contre le racisme … Tous restent sur leurs gardes et pèsent chaque mot du discours de celui qui incarne, souvent bien malgré lui, le dominant ou l’oppresseur. Certes, il est nécessaire de distinguer le système patriarcal que l’on combat des individualités masculines. Et pour ne pas me contenter de hurler au mansplaining à la moindre occasion, j’ai décidé d’argumenter et peut-être même de nuancer mon propos.

L’expression hégémonique du point de vue des hommes sur le monde

Tout d’abord, je pense qu’un texte, un discours, un article de journal, ne doit pas seulement être jugé sur le fond, mais aussi être replacé dans un contexte d’énonciation : qui écrit, qui parle, qui utilise ces mots plutôt que d’autres ? Il me semble que le cadre énonciatif d’une prise de parole ou de position participe à la formation du sens, par-delà le contenu même de l’énonciation.

En faisant le point sur mes lectures, je me suis rendue compte que je n’avais principalement lu que des romans écrits par des hommes et que je n’avais principalement vu que des films réalisés par des hommes. Si j’essaie aujourd’hui de compenser cette tendance, je me demande à quel point mes homologues masculins et féminins ont conscience du biais masculin de leurs références culturelles. Toi lecteur-trice, quel est le dernier roman écrit par une femme – à l’exception de J.K.Rowling – qui t’es passé entre les mains ? le dernier film réalisé par une femme que tu as regardé ?

Les groupes dominants, en premier les hommes, sont en position hégémonique dans les médias et dans l’art. Le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes note ainsi qu’en 2011 « il y a 18% de femmes parmi les expert-e-s invité-e-s dans les émissions de télévision, de radio ou encore les principaux hebdomadaires. A la radio, le temps de parole des experts hommes est de 25 minutes contre 1 minute 35 pour les expertes femmes. » De même, on peut remarquer que les personnes interrogées sont plutôt des expert.es de l’infotainment que des personnes directement concernées comme des agriculteur.trices, des chômeur.ses, des manifestant.es…

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13 septembre 2009, NEW YORK – Kanye West prend le micro des mains de Tailor Swift, qui vient de remporter un prix aux Video Music Awards @Kevin Mazur/WireImage

Quelles sont les conséquences de cela ? Lorsque les hommes s’expriment sur des questions féministes, ils ne le font pas seulement pour les femmes, mais aussi à la place des femmes. Je n’entends pas par là que les femmes ne s’expriment pas sur ces questions, mais plutôt que leur parole est moins audible car elle ne passe pas par les canons médiatiques conventionnels ou par les plus légitimes aux yeux de l’opinion. Le point de vue masculin sur le monde occupe une place plus grande dans ce que nous voyons et entendons. Leur opinion, parce qu’elle est majoritaire et largement diffusée, semble être la plus objective. Cette “opinion majoritaire » est une opinion fictive, construite par une sur-représentation des personnes blanches, masculines et issues des classes supérieures. Et cette légitimation de la parole des hommes par les médias de masse fabrique du consentement. Malgré la diversité de nos expériences de vie, nous finissons par adopter sensiblement tous le même regard sur le monde.

Diversifier les points de vue pour augmenter notre objectivité sur le monde

On pourrait me rétorquer que je ne peux pas généraliser de cette manière et affirmer que tous les hommes ont le même point de vue. C’est vrai. Mais leur parole est conditionnée par quelque chose qu’ils ont en commun, et qui est l’expérience d’un monde dans lequel ils sont traités comme des hommes. De même, les femmes partagent un certain rapport au monde social, un monde patriarcal où elles sont soumises à certaines injustices. Ces injustices ne sont pas toujours les mêmes pour chaque femme et dépendent d’autres variables de leur identité sociale. Mais certaines sont communes, comme la sexualisation du corps féminin par exemple.

En laissant les médias et les arts porter un regard très majoritairement masculin sur le monde qui nous entoure, nous portons atteinte à notre connaissance du monde. En limitant la diversité des regards, la diversité des points de vue et des lieux d’énonciation, nous diminuons notre objectivité sur le monde.

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Nous portons aussi atteinte à l’idéal démocratique lui-même. La démocratie possède un avantage sur les autres régimes car elle promeut la diversité, parce qu’elle laisse toutes les voix s’exprimer. Du moins, la démocratie telle qu’elle devrait être. En affirmant que nous sommes plus familiers aux problèmes que nous rencontrons que celles et ceux qui n’y font pas face, nous supposons que la connaissance d’un problème est inégalement répartie dans la société. Or, nous devons donner de la voix à la population la plus proche de la réalité du problème avant de prendre une décision collective pour le résoudre. La démocratie devrait permettre de rassembler toute l’information répartie dans la population de manière à mieux répondre aux besoins de chacun. Les décisions politiques seraient plus justes si elles étaient prises par des personnes rencontrant des situations de vie et des identités diverses, et non pas toujours pas le même type de personne.

Légitimer l’expérience intime en la laissant s’exprimer

Certaines paroles ont plus de légitimité à s’exprimer sur certains sujets, elles sont plus pertinentes, parce qu’elles ont une connaissance intime de ces problèmes. Un regard extérieur est parfois nécessaire, mais les témoignages ne peuvent être recueillis qu’auprès des populations concernées. Faire l’expérience d’une injustice, et ne pas seulement en être spectateur – c’est nécessairement y être plus sensible et la connaître plus intimement. En faire l’expérience quotidienne, plutôt qu’y avoir vaguement réfléchie au détour d’une conversation, sensibilise davantage la personne à cette injustice.

Je vous donne un exemple personnel pour rendre mon propos moins abstrait. Il y a quelques semaines, je me rendais à une séance du documentaire « Ouvrir la voix » d’Amandine Gay. La salle comptait beaucoup de femmes noires, peut-être 50%, ce que je pense être une bonne nouvelle puisque ce film leur est explicitement adressé, que c’est leur voix qu’il s’agit de libérer – à propos de leur expérience.

Les récits partagés dans le  documentaire par les femmes noires interrogées, m’a plongée dans un certain malaise. Ce malaise, je l’associe à la prise de conscience de discriminations qui étaient jusqu’alors pour moi des idées abstraites, écrites dans des articles, et qui tout à coup se trouvaient incarnées. A côté de moi, les femmes noires riaient aux éclats, éclats d’un rire de connivence, un rire de soulagement et même de joie en voyant ainsi la parole se libérer sur ce qu’elles vivent au quotidien. Une expérience dont je n’aurais jamais pu faire le récit parce que je suis une femme blanche. En cela, leur parole est non seulement plus vraie et plus légitime vis-à-vis de la mienne, mais aussi unique et nécessaire.

Vous allez me dire que je ne peux pas distinguer de manière binaire hommes et femmes. Je traite ici de catégories utilisées par la société pour diviser la population à partir de critères sexuels. Si je reconnais que cette binarité est problématique en ce qu’elle nie la fluidité des identités, je continue tout de même de l’utiliser pour dénoncer les discriminations qui s’opèrent en son sein. Dans une société idéalement non-raciste et non-genrée, les discriminations de genre et la race n’existeraient pas, les personnes pourraient adopter l’identité sexuelle et sexuée de leur choix et s’assimileraient s’ils le souhaitent à une culture – comme la culture punk – plutôt qu’à une race ou à un sexe déterminé. Sauf, que nous ne sommes pas dans ce monde. Nous sommes dans une société raciste, classiste, sexiste et patriarcale. Et dire qu’il existe une expérience propre aux femmes, liée à l’éducation reçue pendant l’enfance, à la manière dont elles sont perçues par leur environnement au quotidien, ce n’est pas affirmer une nature féminine inconnaissable. Ce n’est pas rejeter la nécessité d’une plus grande fluidité dans la manière dont se déploie le genre. Ce n’est pas rejeter les femmes trans comme n’étant pas véritablement des femmes : elles aussi ont pu connaitre le sexisme, et même la transphobie qui rend leur expérience de femme spécifique, mais n’en font pas moins des femmes. De même, ce n’est pas dire que les hommes n’ont pas pu ressentir le sexisme dont est empreint la société : peut être en ont-ils aussi été victimes – et pas seulement spectateurs – lorsqu’on a pu considéré leurs désirs ou leurs pratiques comme étant féminines, lorsqu’on leur a imposé de se conduire « comme des hommes ».

Finalement, si je grince des dents lorsque les hommes parlent pour défendre la cause des femmes, c’est que je pense qu’ils devraient parfois se taire pour laisser parler les femmes, et tout.es celles et ceux dont la voix est moins audible dans l’espace démocratique. Mais ce ne sont pas les seuls concernés, et nous devrions tous apprendre à nous taire. Se taire pour écouter, pas seulement celles et ceux qui soliloquent et monopolisent l’espace de la discussion, mais toutes celles et ceux qui nous parlent des injustices dont ils sont intimement les victimes. Se taire pour ensuite propager leurs paroles, non pas en se les appropriant, mais en soulignant leur légitimité et leur valeur.

Marie-Lou.

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