Chimamanda Ngozi Adichie par Akintunde Akinleye - Scarlet La culture des idées

La Quinzaine #9. Les meilleurs romans d’apprentissage féminins

Cette semaine, j’aimerais vous présenter une liste thématique de romans d’apprentissage écrits par des femmes et ayant un personnage féminin. Le roman d’apprentissage, c’est le roman de l’identification : en même temps que le personnage évolue, nous évoluons nous-même dans notre manière de penser. Le roman d’apprentissage est l’arme décisive du féminisme. En tout cas, c’est notamment à travers ces lectures que je suis devenue féministe. La liste que je vous partage présente 5 romans écrits dans 3 langues différentes par 5 actrices venues de 5 pays différents. Replacer ces romans dans leurs contextes historiques témoigne par ailleurs de l’évolution des positions féministes au cours des siècles, notamment son émancipation progressive du carcan masculin.

Ces romans ne présentent pas toujours des femmes féministes. Mais ce sont toujours des femmes qui cherchent à s’émanciper, à être reconnues pour leurs qualités intellectuelles, pour leur réussite personnelle, pas pour celles de leur compagnon. Ce sont des femmes bourrées de défauts, égoïstes, orgueilleuses, amorales et même racistes. Mais elles n’en demeurent pas moins une contre-image nécessaire à la muse parfaite et tête à claque de la plupart des romans masculins.

1. Jane Eyre, Charlotte Brontë

Jane Eyre, publié en 1847 et écrit par Charlotte Brontë, l’ainée des sœurs Brontë, est un récit à la première personne qui retrace l’intégralité de la vie de Jane, une orpheline qui se rebelle contre l’injustice de sa tante. Jane est une orpheline un peu trop parfaite, un peu trop pieuse, qui trouve dans les livres et dans le métier d’institutrice la voie de son indépendance. Jane Eyre est souvent présenté comme une histoire d’amour. Mais l’amour n’est pas placé au dessus de tout, présenté comme le seul lieu d’émancipation des femmes comme c’est trop souvent le cas dans les romans. Attachée à son indépendance et à son intégrité morale, Jane prend des décisions par elle-même et, tout en étant habitée par un profond sentiment d’amour, elle ne se laisse pas dicter son avenir par des hommes qui ont pourtant un ascendant social sur elle.

2. Gone with the Wind, Margaret Mitchell

Gone with the Wind (Autant en Emporte le Vent) est un roman de Margaret Mitchell publié en 1936. Si ce roman a connu un immense succès – il a reçu le prix Pulitzer l’année après sa publication, et a fait l’objet d’une adaptation au cinéma devenue un grand classique –  il peut aujourd’hui susciter de vives controverses dans la mesure où il adopte le point de vue d’une fille de riche famille de planteurs de cotons et d’esclavagistes, et présente l’opinion des confédérés opposés à l’abolition de l’esclavage durant la guerre de Sécession. Le roman est une fresque guerrière – genre qui n’est pas réservé aux hommes – et j’ai mis une année entière à en venir à bout, pour en être marquée à vie.

Margaret Mitchell Scarlet La culture des idées

La perte du monde d’antan dans les plantations du Sud après la défaite de la guerre révèle chez Scarlett un tempérament à toute épreuve. Son personnage relève presque de l’anti-héro, et on passe tout le roman à lui en vouloir de ne pas aimer la bonne personne. Mais Scarlett est dotée d’assurance, d’opportunisme, d’égoïsme, d’ambition sociale et même pécuniaire, toutes ces caractéristiques que l’on associe habituellement aux hommes. Et en même temps, son personnage est sensuel et d’une très grande beauté, elle adore les bals, les belles tenues et le jeu amoureux. Elle joue des armes  »masculines » et  »féminines » avec autant d’assurance. Elle est une survivante sans état d’âme et en cela un véritable modèle.

«  A l’idée qu’elle était aussi capable qu’un homme, elle sentit monter en elle une brusque bouffée d’orgueil et éprouva un violent désir de faire ses preuves, de gagner de l’argent pour elle, comme les hommes en gagnaient pour eux. Oui, de l’argent qui lui appartiendrait en propre, pour lequel elle n’aurait de comptes à rendre à personne.  »

Gone with the Wild, Margaret Mitchell

3. Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir

Mémoires d’une jeune fille rangée est un roman autobiographique de Simone de Beauvoir publié en 1958. Comment avec son « cerveau d’homme » devient-elle une icône de l’anti-conformisme, cette philosophe mondialement connue pour Le Deuxième Sexe ? Comme Jane Eyre, c’est par l’éducation et par les livres que Simone veut s’émanciper des carcans de la féminité. Mais elle nous narre surtout ses années d’émancipation vis-à-vis de sa famille, de leurs schèmes de pensée bourgeois et patriarcaux. Je garde surtout en mémoire sa volonté de continuer à lire durant les repas de famille – détail qui m’avait un peu choquée. Mais c’est bien dans le creuset de la famille que les idées préconçues sur la féminité se reproduisent. Simone façonne ses propres valeurs, son propre destin existentiel, sa propre ligne de conduite, qu’elle résume ainsi :

« Je devais préserver ce qu’il y avait de plus estimable en moi : mon goût de la liberté, mon amour de la vie, ma curiosité, ma volonté d’écrire. »

Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir

4. L’Art de la joie, Goliarda Sapienza

L’Art de la joie de Goliarda Sapienza est refusé par les maisons d’édition italiennes et publié seulement en quelques exemplaires à titre posthume en 1998. J’en suis seulement à la moitié du roman, mais il a déjà toute sa place dans mon panthéon de la littérature. C’est d’ailleurs ce roman qui m’a donnée envie d’écrire cette Quinzaine.

Goliarda Sapienza - Scarlet La culture des idées

Modesta, l’héroïne sicilienne du roman, est certainement la plus libre de toutes ces femmes, ou du moins la plus assoiffée de liberté. C’est encore à travers les livres qu’elle se distancie de ses années de pensionnat. Mais c’est aussi à travers l’amour, à travers l’apprentissage d’une sexualité épanouie, aussi bien avec des hommes et des femmes. Le viol, l’avortement, l’accouchement… ce roman aborde tous les aspects de la vie d’une femme, sans concessions. Et les thèmes féminins s’entrelacent dans la vie de Modesta à ceux de la mort et de l’amour, de l’athéisme, de la folie, du deuil, de la vendetta, de l’opposition politique et de la guerre. C’est encore une fresque immense de la vie d’une femme qui remet en cause tous les tabous sexuels, familiaux, sociaux, toutes les barrières à son absolu désir de vie.

« J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime. »

L’Art de la joie, Goliarda Sapienza

5. Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Chimamanda Ngozi Adichie Scarlet La culture des idées

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie est paru en 2013 et clôture notre voyage dans la littérature féminine du roman d’apprentissage. Il retrace le parcours d’Ifemelu, une jeune nigériane qui décide de partir faire ses études à Philadelphie, en parallèle du parcours de son amoureux Obinze, grand admirateur des États-Unis qui doit la rejoindre. C’est finalement seule qu’elle évolue, confrontée à toutes les difficultés que cela représente : être noire dans un pays où le racisme prévaut. Mais Ifemelu nous apprend à faire de ses difficultés une force, et c’est elle qui jette au final, à travers son blog sur les noirs-Américains aux États-Unis, une critique consciente et pénétrante sur ce qu’elle observe au quotidien. Récit de l’aller-retour, Americanah est aussi un jeu entre l’ici et l’ailleurs, qui croise les évolutions contraires entre soi et son pays natal, et nous interroge sur la possibilité de se retrouver entre ami.e.s et entre amoureux lorsque le temps a passé et que nos chemins ont divergé.

« Il y avait un truc qui ne tournait pas rond chez elle. Elle ne savait pas quoi, mais quelque chose clochait. Une avidité, une impatience. Une connaissance imparfaite d’elle-même. Le sentiment qu’il existait un ailleurs, hors de sa portée. »

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Marie-Lou.

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