The Wind that shakes the barley - Ken Loach - Scarletpost La culture des idées

Bourrasque

A l’apparition du générique de fin, Hannah cligna des yeux. Elle avait pris une claque. Ça faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Probablement à cause de la surconsommation, ça blase. Mais là, elle avait cette petite boule au ventre et elle avait l’air un peu abruti qu’elle prenait quand un truc lui mettait une claque. La dernière fois c’était avec Belle du Seigneur, un des livres préférés de sa mère et surtout de sa pote Juliette, une fille qu’elle admirait pour sa capacité à appréhender la vie de la façon la plus romanesque qui soit. Elle l’avait lu, avait détesté à peu près tous les personnages qui évoluaient au cours des milles pages qu’elle avait bouffé en un temps record. Puis elle avait atteint la fin du bouquin et elle eut la gerbe de voir se terminer cette détestable histoire d’amour, la gerbe d’avoir perdu ces êtres de fiction, si réalistes et si prenants qu’elle traversa une phase de deuil véritable.

Cette fois c’était Le vent se lève. Elle venait d’envoyer un message à Roxane pour lui dire qu’elle venait enfin de voir Clueless et que ce teenage movie des 90’s était une parfaite petite pépite pour se remonter le moral et son amie avait répondu qu’elle venait de revoir The wind that shakes the barley avec leur acteur fétiche Cillian Murphy. Hannah, doublement vexée par cette réponse, d’une part parce que commenter ensemble les films des 9O’s était une passion fondatrice de leur relation que Roxane venait de snober royalement, et d’autre part parce qu’elle n’avait jamais entendu parler de ce film dont son amie sous-entendait qu’il était un chef œuvre incontournable. Ni une ni deux, Hannah envoya une réponse rapide et efficace à son amie afin de ne pas passer pour une inculte et maintenir son image de cinéphile : « Pas encore vu, mais je sais qu’il s’agit d’un super film, je m’y attèle tout de suite ». Puis elle tapa « The wind that shakes Cillian Murphy » dans la barre de recherche. Son ignorance cessa au même moment où un vague sentiment d’irritation vînt titiller sa nuque. The wind that shakes the barley c’était Le vent se lève, la Palme d’Or 2006 de Ken Loach que son père lui avait conseillé environ mille fois. Le snobisme de ses amis qui consistait à donner tous les titres des films en VO quand bien même ils étaient connus par leur traduction française faisait naître en elle une fatigue immense. Enfin, c’était ses amis et elle devait reconnaître qu’elle aussi était une putain de snob quand elle s’y mettait. Ce n’était pas tout, il s’agissait de le voir ce film. Elle cliqua sur play.

Cent vingt-six minutes plus tard, Hannah se retrouva, effectivement avec son air hébété, son mal de ventre et les idées qui fusaient confusément dans tous les sens, comme dans un tourbillon de mélasse. Mais pourquoi ce film-là lui faisait autant d’effet ? Enfin, elle savait que les thèmes révolutionnaires avaient tendance à booster son adrénaline mais il s’agissait en général de films d’action, ici, elle savait qu’il ne s’agissait pas de ça. Hannah ne ressentait pas d’excitation particulière, au contraire. Elle avait un vague sentiment d’engourdissement. Puis, à mesure qu’elle sortait de son état de torpeur, elle comprit. Loach n’avait pas voulu célébrer la victoire d’une révolution nationaliste, il avait, avec la mort de Damien, illustré l’échec de la révolution sociale. Prendre le parti des révolutionnaires irlandais est facile, l’oppresseur anglais étant incarné par des soldats brutaux au jugement aussi partial que cruel, mais décider de continuer la lutte avec les membres de l’IRA opposés au traité est plus complexe. En effet, continuer la lutte, continuer la violence c’était prendre le risque de perdre tous les acquis obtenus par le traité anglo-irlandais et de conduire à une invasion anglaise ; c’était aussi le seul moyen pour s’assurer que la révolution ne conduirait pas seulement à un changement de drapeau sans transformation profonde de la structure sociale et de la distribution des moyens de productions entre citoyens. Compromis et maintien de l’oppression des riches sur les pauvres ou poursuite de la lutte et risque d’un vain bain de sang ?

C’était pour cela qu’Hannah ce sentait si mal. Elle était une réformiste convaincue, refusait toute forme de violence comme base d’un nouveau système politique et pensait que le changement devait advenir par la négociation. Les mots comme actes suprêmes en somme. Mais là, ce simple film avait sournoisement fait naître le doute en elle. Ici, les mots, la fin de violence étaient symbolisés par le traité anglo-irlandais, ce même traité qui tuait dans l’œuf toutes velléités de transformation profonde et sociale de la société. Hannah qui partageait les vues de Damien avait à présent l’inconfortable sentiment qu’elle aurait probablement pris la même position que Teddy, celle du compromis, celle de la compromission. Elle se retrouvait donc face à une remise en question brutale. Ces idéaux socialistes n’étaient-ils que de façade chez elle. Les réformistes dont elle faisait partie n’étaient-ils donc qu’une classe dirigeante prête à donner des miettes, du pain et des jeux, aux classes populaires afin de maintenir leur position dirigeante tout en se donnant bonne conscience ? Pourtant non, elle refusait de croire que seule la révolution était le moyen d’atteindre la justice sociale. Et néanmoins, lorsqu’elle pensait à la misère de la classe politique actuelle, à la montée des tensions de toutes parts et au dénuement dans lequel se trouvaient les classes populaires, elle se demandait sincèrement de quel côté elle se retrouverait si le vent se levait en Europe…

Ébranlée dans ses convictions les plus profondes et dans son identité même, Hannah envoya en bilan à Roxane « Cillian vraiment trop BG » et décida de revoir Les combattants pour se préparer à l’apocalypse en douceur.

Salomé Duval.

Crédits image :

  • « The wind that shakes the barley » (Le vent se lève), Ken Loach

 

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