James Dobie after Briton Riviere R.A - The Art Journal - Scarlet La culture des idées

Ce que cache la critique de #BalanceTonPorc

Face à la critique par un bon nombre de personne du hashtag #Balancetonporc, je me suis posée la question suivante : cette critique vise-t-elle l’objectif des femmes qui y participent – dénoncer le harcèlement et les agressions sexuelles dont sont victimes les femmes – ou leurs moyens d’action – le témoignage à visage découvert via les réseaux sociaux accompagné – ou non – du nom de l’agresseur ?

Certaines des personnes qui critiquent ce hashtag revendiquent être en faveur de la lutte contre le harcèlement tout en condamnant les modes d’action adoptés par les femmes qui témoignent. Leur principal argument est le suivant : la lutte contre le harcèlement est valable, mais les femmes ne devraient pas en témoigner publiquement et ne surtout pas en passer par la « délation ». Elles devraient porter plainte plutôt que de dénoncer leur agresseur sur la place publique que constituent les réseaux sociaux.

La critique du mode de protestation adopté par ces femmes me rappelle le débat des milieux de gauche sur l’usage de la violence. Ici comme ailleurs, l’idée sous-jacente de celles et ceux qui critiquent les modes d’action des autres est souvent la suivante : il n’y a qu’un moyen de protestation qui est valable, celui qui se déroule de manière policée dans le cadre politique offert par la République, dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale ou devant un parterre de juges garants de l’objectivité et de la justice. Tout mode d’action qui sort de ce cadre légal est condamné comme 1) inutile car il a pour seul fin de soulager les individus de leurs désirs de vengeances ou de leurs émotions incontrôlables 2) dangereux car ces fameuses émotions qui entrent en jeu nous rappellent aux sombres périodes de l’histoire, celle de la justice populaire, de la délation, de l’épuration, du fascisme. Mieux vaut ne pas réveiller l’animalité des foules, l’indignation des masses.

L’émotion est traditionnellement associée aux femmes, qui y seraient davantage soumises que les hommes : au XIXe siècle les médecins affirment que leur utérus les rendrait sujettes à la mélancolie et à l’hystérie. Cette émotion est également associée aux noirs, comme le rappelle cet alexandrin de Sédar Senghor « l’émotion est nègre et la raison est hellène« . La raison serait donc le propre des hommes blancs. Dans ce schéma de pensée, les problèmes d’agression des femmes seraient beaucoup mieux gérés par une institution légale, raisonnée, blanche et masculine comme la Justice ou l’État plutôt que par des femmes en furie qui telles des Circé maléfiques changent des hommes en porcs avant de les jeter en pâture aux instincts vengeurs.

Martin Luther King - Scarlet La culture des idées

L’idée préconçue selon laquelle la raison serait masculine doit bien sûr être rejetée. Mais il ne s’agit pas pour autant de rejeter l’émotion, de même que les initiatives spontanées de la foule. On a trop souvent voulu adopter les codes de la masculinité, trop souvent pensé que ces codes – puisqu’ils étaient valorisés socialement – étaient meilleurs que ceux des femmes. Mais adopter des armes masculines a pour effet pervers la légitimation de conduites et d’institutions patriarcales. Un juste équilibre doit être trouvé : tout en s’emparant d’armes autrefois réservées aux hommes, ils n’est pas question pour autant de délaisser celles que nous avons forgées en tant que femmes.

Bien sûr que des procès doivent être menés contre les agresseurs. Mais pourquoi la bonne tenue de ces procès serait-elle incompatible avec les actions menées sur Twitter ? Pourquoi ne pas agir sur tous les fronts, avec toutes les armes du féminisme ? De plus, en appeler à la justice sans voir ou mieux encore, dénoncer les défaillances du système judiciaire – par le délai de prescription beaucoup trop court, par les faibles moyens de la justice (1), par le sexisme des institutions judiciaire et policière pour ne citer que cela – montre une chose : celles et ceux qui le font ont bien peu à cœur la levée de l’impunité sociale des agresseurs et harceleurs.

Marie-Lou.

(1) voir sur cette question l’article du dernier numéro du Monde Diplomatique intitulé « Quand le viol n’est plus un crime« 

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