Grave Julia Ducournau - Scarletpost La culture des idées

La Quinzaine #4 – Spécial Cinéma et émotions

Le désir – qu’il s’accorde au féminin ou au masculin – est un thème incontournable du cinéma. Mais le désir au cinéma est un bien triste terrain pour celles et ceux qui comme moi, sont attachés à la diversité des profils. Disons le clairement, le cinéma manque cruellement de réalisatrices. À l’inverse, il pullule de réalisateurs quinquagénaires bien décidés à mettre à nu des actrices de moins de 16 ans pour percer ce qu’ils nomment « le mystère féminin ». Peu de femmes sont présentes pour contre-balancer cette tendance, mais quelques hommes s’en tirent avec les honneurs. Sur les 6 films les plus marquants de mon année, sortis entre septembre 2016 et septembre 2017, une seule femme est mentionnée – à mon grand désarroi. Cette sélection repose sur des chocs émotionnels – tristesse, peur, dégoût, souffrance, colère – qui font entrer ces films dans la catégorie « à voir absolument ».

Husbands John Cassavetes - Scarletpost La culture des idées
« Husbands », John Cassavetes.

1. Grave – Dégoût

#film

L’intrigue, simple et efficace, peut être résumée en une phrase : une jeune femme devient cannibale. Nous ne sommes pourtant pas ici dans un film d’horreur ou dans un film surnaturel. A partir de ce point de départ original, l’histoire est donc bien ancrée dans notre monde contemporain. L’intrigue se déploie progressivement en abordant plusieurs problématiques passionnantes : le bizutage en école vétérinaire, la naissance du désir féminin, les désillusions de la jeunesse, les relations violentes entre deux soeurs. L’esthétique est soignée, chaque scène reste gravée dans notre mémoire. Autant avoir l’estomac bien accroché, la réalisatrice Julia Decourneau ne nous épargne pas beaucoup. Mais les litres d’hémoglobine versés sur cette jeune promo de vétérinaires sont à la hauteur du choc émotionnel provoqué par ce film. Et on peut souligner le talent de
l’actrice principale, éloignée dans son jeu des codes habituelles suivis par les actrices
françaises.

2. Moonlight – Souffrance

Moonlight Barry Jenkins - Scarletpost La culture des idées

#film

Autre film abordant le thème du désir, « Moonlight », réalisé par Barry Jenkins, est l’histoire de Chiron, un jeune Afro-Américain homosexuel vivant dans un quartier défavorisé de Miami. On le suit à trois stades de sa vie, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, ce qui structure le film de manière élégante. Le désir est abordé avec subtilité et la timidité du personnage principal le rend terriblement touchant. Au-delà du thème de l’amour entre deux hommes confrontés à l’homophobie, « Moonlight » aborde les relations passionnelles entre une mère et son fils, la reconnaissance sociale des dealers devenus des modèles de réussite dans leur milieu, le problème de la dépendance et de la pauvreté, le harcèlement scolaire. Reprenant la trame classique du roman d’apprentissage, il développe enfin dans des scènes aquatiques d’une beauté somptueuse la relation entre un père choisi et son fils d’adoption. Les couleurs pastels donne une ambiance esthétique très réussie à ce film dont chaque scène est un tableau.

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=tWEtcfsObrA

3. The young lady – Colère (froide)

The young lady William Oldroyd - Scarletpost La culture des idées

#film

« The Young Lady » est également un premier long-métrage pour le réalisateur britannique William Oldroyd. Il narre l’amour d’une « young lady » troquée contre une terre aride par un vieil hobereau. Enfermée dans un domaine foncier isolé où seul l’ennui lui est promis, la jeune femme, par passion et par vengeance, renversent froidement les obstacles à sa liberté. L’esthétique minimaliste de la lumière et des décors permet aux images de s’exprimer par elles-mêmes, notamment dans le contraste entre les scènes tournées à l’intérieur du Manoir et celles tournées à l’extérieur. La jeune femme retrouve le goût de vivre dans le vent de la lande, à l’instar des héroïnes des sœurs Brontë. Si les meurtres à répétition orchestrés par ses soins peuvent laisser transparaître un certain goût moderne pour le cynisme, j’ai gardé jusqu’au bout un attachement pour ce personnage qui dresse face à l’écrou patriarcal une volonté à toute épreuve.

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=cJI-XcYp6aE

4. Manchester by the sea – Tristesse

Manchester by the sea Kenneth Lonergan - Scarletpost La culture des idées

#film

L’émotion première de ce film de Kenneth Lonergan est celle de la tristesse, propre à une vie qui ne nous épargne pas d’évènements tragiques. Traitant du deuil, il met en parallèle la reconstruction de deux personnages – oncle et neveu – qui doivent apprendre à vivre ensemble suite à la mort de leur père et frère. Si le neveu orphelin trouve dans la compagnie des autres et dans la poursuite d’une vie « comme avant » la force de surmonter le deuil, il fait face à un oncle taciturne, sombré depuis plusieurs années dans les affres de la perte. En parallèle de ce duo, le film aborde une facette de l’amour que nous n’avions pas encore abordé, empreint d’une douceur et d’une tendresse suffocantes. Résistant à une vie dont il a perdu le goût, le personnage principal est rendu paradoxalement d’autant plus désirable que son deuil interminable le prive de tout désir. Difficile de ne pas tomber sous son charme.

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=mzMYKsRPsI8

5. Get Out – Peur

Get out Jordan Peele - Scarletpost La culture des idées

#film

« Get Out » est un film d’horreur américain réalisé par Jordan Peele dont le scénario horrifique est très réussi. Si « Get Out » nous plonge dans la peur, ce n’est pas la peur des films d’horreur classiques qui nous font sursauter lorsque le méchant apparaît. C’est une peur de proie, une peur historique qui plonge ses racines dans le passé esclavagiste de l’Amérique raciste. Le film nous fait suivre un jeune Afro-Américain rendant visite pour la première fois aux parents de sa copine blanche. Ses premières craintes vis-à-vis du potentiel racisme de ses beaux-parents posent les premières pierres de construction du film. Si « Get Out » souligne la perpétuation des problématiques racistes aujourd’hui, il les replace en même tempS et de manière intelligente dans leur trame historique : il met en parallèle le racisme ordinaire et les rapports plus anciens qu’entretenaient employés noirs et riches blancs. En créant très vite un malaise, « Get Out » fait remonter chez le téléspectateur les mêmes sentiments de peur qu’ont pu connaître les Afro-Américains au début du siècle dernier. Ce film est donc à la fois intelligent et percutant et je le conseille même à celles et ceux qui ne sont pas amateurs de ce genre cinématographique.

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=Het-qDIFers

6. Bonus : Relève – Histoire d’une création

#documentaire

Enfin, ce dernier film réalisé par Thierry Demaizière et Alban Teurlai est un documentaire sur l’ancien directeur du ballet de l’Opéra de Paris – Benjamin Millepied – quelques mois avant sa démission. Il suit les étapes de la création d’un ballet dont la représentation eût lieu à l’hiver 2016. Il alterne de sublimes scènes de répétition, des entretiens des danseurs et des scènes quotidiennes du travail du chorégraphe : non seulement l’écriture des danses mais aussi le choix de la musique, la création des costumes, l’accompagnement des danseurs. Ce film confronte la tradition d’un très vieil établissement à la volonté d’un jeune chorégraphe cherchant à donner un coup de neuf à l’institution. Entre classicisme et danse contemporaine, Millepied tâtonne pour trouver un équilibre heureux entre maîtrise parfaite et lâché-prise émotionnel. Cet élément perturbateur fascinant consume à la vitesse d’un feu de paille l’énergie nécessaire pour se dresser au devant du respect qu’impose l’Opéra. En tout et pour tout, Millepied fut en poste du 1er novembre 2015 au 15 juillet 2016. La brièveté de son passage donne un intérêt certain à ce film saisissant en nous interrogeant sur la possibilité de donner une nouvelle fraîcheur à une telle institution.

Marie-Lou.

Crédits image :

  • « Husbands », John Cassavetes.
  • « Grave », Julia Ducournau
  • « Moonlight », Barry Jenkin
  • « The young lady », William Oldroyd
  • « Manchester by the sea », Kenneth Lonergan
  • « Get Out », Jordan Peele
  • Relève, Thierry Demaizières et Alban Teurlai.
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