Nan Goldin - Vincent - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #9 Vincent

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

VINCENT

La fête bat son plein. L’anniversaire de Jonas. Trente-huit ans putain. Vincent a dix ans de moins mais ça lui fout un coup de vieux par procuration. Son ami n’a pas l’habitude de fêter son anniversaire. Vincent n’a pas le souvenir de l’avoir vu soufflé une seule bougie depuis qu’il le connaît. Mais cette fois, Jonas est heureux. Depuis qu’il est avec Alba, l’étrange halo qui l’entoure semble s’être propagé et englobé son compagnon. Lui, d’un naturel taciturne et morose, s’est enfin réveillé. Il a quitté son job de projectionniste et l’appart miteux qu’il partageait avec Vincent pour reprendre les études et s’installer avec sa belle grâce aux économies qu’il avait fait, petit à petit, toutes ces années. Ils forment un beau couple. Vincent adore les regarder ensemble. Ils les voient danser. Ou plutôt il voit Alba danser et Jonas la dévorer du regard pendant qu’elle fend l’air de ses mouvements. Comme d’habitude, un vide s’est formé autour d’elle. C’est dingue, cette fascination qu’elle fait naître chez les gens. Sans aucun effort. Un truc de famille.

Vincent se prend la moitié d’un verre de bière sur le bras. Cette fraîcheur poisseuse le sort de ses pensées. Il retourne à des observations plus générales sur cette soirée d’anniversaire. La musique est commerciale mais suffit à faire danser les gens. Il ne pensait pas que Jonas avait autant d’amis. C’est depuis qu’il a quitté l’appart’ que Vincent se rend compte que son compère de canapé avait une véritable vie en dehors de lui. Il s’était toujours fait l’image d’un mec sympa qui couchait à droite à gauche, sans attaches, à part son père. Jonas est un bon fils. Il a longtemps été un peu looser un peu connard mais il a toujours été un bon fils. Vincent se dit que le père de Jonas a dû tomber sous le charme d’Alba instantanément. Ça lui fait bizarre de penser à son ami comme à un adulte. Après Rome, Vincent n’a pas supporté le changement. Il a été jaloux. Jaloux de perdre son meilleur ami. Jaloux du bonheur nouveau de son meilleur ami. Et puis il a rencontré Emilie. Elle est douce, attachante et attentionnée. D’ailleurs elle est allée chercher des serviettes pour éponger la bière. Vincent a un peu bu, il n’y aurait pas pensé. Il est heureux qu’elle pense à des trucs comme ça.

C’est là qu’il la voit. Bianca. Bianca putain. Il se dit qu’il aurait dû le prévoir. C’est la sœur d’Alba. Il n’en revient pas d’avoir pu rester dans le déni, se dire qu’il ne la reverrait plus, même à cette soirée. C’est drôle. Dire que c’est en rentrant de Rome que Jonas lui avait présenté Alba. Après que Bianca l’ait abandonné. Laissé comme un con à Rome. Comme le con qu’il était. Elle n’a pas vu Vincent. Elle est avec son ami Caro. Vincent les regarde. Elles dansent elles aussi. Enfin, il s’agit plus d’une blague corporelle rythmée par de la pop que d’une véritable danse. Vincent les voit rire aux éclats et il sent son cœur se serrer dans sa poitrine. Bianca ne fait rien pour être désirable. Elle fait n’importe quoi sur cette piste de danse improvisée au milieu du salon de Jonas. Et pourtant. Vincent ne la quitte pas des yeux. Elle tourne la tête. Elle le voit. Enfin.

Vincent s’approche. Ils n’ont pas parlé depuis Rome. Il n’a pas eu le courage de l’appeler et elle n’a sûrement même pas pensé à le faire. Sûrement même pas pensé à lui. Il arrive à leur hauteur. Caro le voit aussi. Elle se rend compte du malaise à venir et s’éclipse au motif qu’il faut vraiment faire quelque chose pour cette musique. Déjà quand il était étudiant, Vincent a participé à des fêtes où elle s’était amusée à faire le DJ. Elle a un don pour dénicher des sons inconnus qui font danser tout le monde. Vincent se demande bien où elle va les chercher. Il n’a jamais accroché avec Caro mais il doit reconnaître que cette fille est cool. Cool comme il aimerait l’être. Il essaye toujours trop fort, le naturel n’est pas son truc. Très vite elle atteint l’ordinateur et la musique change. Une sorte de rap poisseux sort des enceintes. L’ambiance change. Les corps se rapprochent. L’atmosphère s’épaissit.

« Je suis désolée ». La voix de Bianca sonne étrangement aux oreilles de Vincent. Elle doit penser qu’il n’a pas entendu car elle répète et précise : « Je suis désolée pour Rome ». Ce qui se passe dans la tête de Vincent est étrange. Il a attendu ses mots si forts pendant des mois et pourtant il se rend compte qu’il ne les espérait même pas. Ça le frappe au cœur. Il était déjà si serré. Vincent est à deux doigts de vomir. Il ne sait pas pourquoi. Il ne sait pas quoi répondre. Et puis il la voit. Emilie. Elle est presque invisible. Comme lui. Il se tourne à nouveau vers Bianca. Pour une fois, il la regarde sans la dévisager. Droit dans les yeux. Il lui dit qu’il comprend. Que ce n’est pas grave. Qu’il doit aller chercher une bière. Il ne prend pas la peine pour lui dire pour Emilie. Elle n’a pas à savoir. Vincent ne veut pas donner l’impression de faire semblant d’être heureux en lui présentant sa nouvelle copine. Vincent est véritablement heureux. Et il sait que Bianca s’en fout. Royalement. Et ce n’est pas sa faute. On ne choisit pas qui on aime. Il n’y a pas de culpabilité à avoir dans l’absence d’amour. Vincent se dit que les gens qu’elle aime ont de la chance. Alba. Caro. Même Jonas est rentré dans ses faveurs d’après ce qu’il a compris des récits de son ami. Vincent n’a juste pas sa place dans ce petit cercle. Mais il y a Emilie. Emilie qui l’atteint enfin. Il la regarde dans les yeux à son tour. Elle déborde de tendresse. Tant pis. Vincent n’appartiendra jamais à ce petit cercle mais il réalise que ce n’est pas si grave. Emilie le voit. Et il la voit. Avec elle, il a l’impression d’avoir une place. Il déborde de bonheur et de reconnaissance. Il jette les serviettes qu’elle lui tend et la prend pas la main. Ils n’ont rien à faire ici.

Dans la rue, on entend maintenant l’électro langoureuse de Caro résonner. Mais Emilie sourit. Et Vincent devient sourd au monde.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin.

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