Sergio - Paolo Sorrentino - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #8 Sergio

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

SERGIO

Sergio regarde le café couler dans la tasse et appréhende le moment où les deux expressos seront prêts. Ce qui arrive vite, il les fait à l’italien, très très courts. Quand il dépose le plateau sur la table basse, il voit le regard de sa fille. « Tu le bois allongé maintenant ? Je peux t’en refaire un si tu le souhaite. ». Elle répond que non, ça lui va très bien et Sergio voit les cinq minutes de répit potentiel s’échapper. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? Sept ans qu’ils ne se sont pas vu. Elle le corrige : dix. C’est quelque chose qu’elle tient de sa mère, corriger les gens, une passion agaçante pour l’exactitude, un manque de souplesse affligeant.

Quand il l’a eu au téléphone, lui dire qu’elle était à Rome, dans son quartier, il a hésité à lui dire qu’il ne pouvait pas la recevoir. Puis il a changé d’avis, lui a dit de passer boire un café. Il a cédé. Il n’est pas un bon père, il le sait. Pour aucun de ses enfants. Il ne l’a jamais été. Ni un bon époux il imagine. C’est une chose de le savoir, mais en général il n’y pense pas. Sa vie est bien remplie même s’il ne tourne plus vraiment, son statut et sa célébrité passée lui accordent encore une place de choix dans la bonne société romaine. Cette fois, il ne peut y échapper. Il est affligé par les reproches. Il est affligé par le regard glacial de Bianca. Et puis, pourquoi elle a voulu le revoir à la fin ? La distance n’a jamais été un problème pour elle. Sergio pense même que c’est la seule de ses enfants à avoir conscience qu’ils ne se portent que mieux de ne pas se voir. La dernière fois c’était pour l’enterrement de sa mère. Ils étaient séparés depuis plusieurs années déjà mais n’avaient jamais divorcé. Il aurait fallu se revoir pour cela et il n’avait qu’un seul désir : se tenir loin de cette femme que la maternité avait transformé en harpie. Alors il avait fui, il avait pris ses affaires, quitté Paris et ses deux filles.

Sergio fait semblant de s’intéresser à la raison de la venue de sa fille à Rome. Elle élude la question. Elle ne lui fait pas l’affront de croire à ses mensonges. Elle ne lui reproche pas non plus de ne pas s’intéresser à elle. Il y a comme un accord tacite entre eux. Ils ne se soucient pas de la vie de l’autre et s’en contentent très bien. Pourquoi est-elle venue alors ? Ça ne lui ressemble pas. Venir ici, chez lui, à l’improviste. Il sait qu’elle ne s’intéresse pas à son argent. Il le voit à la qualité de ses vêtements. Sobres et chers. Sa fille a du goût. Il ne peut pas s’empêcher d’être un peu fier même s’il a conscience de n’y être pour rien.
Et puis d’un coup, Sergio sent des sueurs froides dans son dos. Il y a une seule chose qui les rapproche. Une seule personne qu’ils aiment autant l’un que l’autre : Alba. Alba qui n’était pas sa fille, du moins pas de sang, mais qu’il aimait plus que tous ses enfants réunis. Plus que Pietro et Alessia, ses aînés, usant et abusant de sa réputation pour faire avancer leurs carrières et continuer à produire des films médiocres et de mauvais goût. Plus que Bianca. Plus même que le petit Angelo, qui portait si bien son nom et n’avait pas huit ans. Alba, Alba était la fille qu’il aurait aimé avoir. Il se souvient d’elle qui danse. De la flamme dans ses yeux quand elle danse. Même noyée au milieu des autres danseurs, elle éclipsait l’étoile. Même après avoir quitté leur mère, Sergio avait continué d’aller à ses représentations. Incognito. Evitant Bianca qui se trouvait immanquablement au premier rang pour admirer et encourager sa grande sœur. Alba avait cette âme d’artiste qu’aucun de ses enfants naturels n’avaient. Il l’avait remarquée dès ses quatre ans, quand elle avait emménagé chez lui avec sa mère. Elle avait le même regard, le même halo que son père. Sergio avait connu le père d’Alba. Il l’avait connu et apprécié. Il avait connu et apprécié tous les hommes dont il avait volé les femmes. Son suicide l’avait même attristé, à sa manière, il le respectait comme l’un des plus grands artistes qu’il lui ait été donné de rencontrer.

Alba avait toujours été fragile. Elle apparaissait à Sergio comme une équilibriste, toujours à un cheveu de sombrer dans les gouffres de la dépression l’enfer de l’autodestruction. Mais la danse lui avait toujours permis de faire face, de garder la tête hors des eaux noires. Son départ de la compagnie n’avait marqué que le début de ses internements à répétition. Il avait payé chacune des cures qu’elle n’avait pas voulu avouer à Bianca. Il l’avait installé dans des appartements dans les plus belles villes du monde, pour qu’elle change d’air, pour qu’elle s’en sorte. Il l’avait accueilli chez lui, plusieurs fois. Bianca ignorait tout ça. C’était le secret qu’il partageait avec celle qui aurait dû être sa fille. Avec celle dont il ne serait jamais le père.

Si Bianca était ici, ce devait être pour lui parler d’elle. Tous les scénarios défilèrent sous ses yeux. Il la voyait, blanche comme Ophélie, les bras rouges… Il prononça son nom « Alba ». Bianca frémit. Elle soutient son regard. Puis sans prévenir se lève, le remercie pour le café et se dirige vers la porte. Il attrape son bras. Il répète « Alba ». « Elle a dansé, il y a une semaine. ». Il ne sait pas exactement ce que ça veut dire mais il laisse sa fille partir. Alba a dansé. Alba n’a pas dansé depuis des années. Il a peur et il est submergé par la joie. Alba a dansé il y a une semaine. Alba a dansé.

Salomé Duval.

Crédits image : « La grande belleza », Paolo Sorrentino

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