Nan Goldin - Jonas La culture des idées

A la hauteur. #6 Jonas

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

JONAS

Il est minuit quand Vincent rentre. C’était son grand jour. La rencontre tant fantasmée avec son héroïne, celle qui l’obsède depuis quatre ans. Ça s’est mal passé. Pire, ça a dû être terrible. Jonas lit sans difficulté sur le visage de son ami. La déception, la tristesse, de la rage presque. C’est dommage. Il est minuit et Jonas s’ennuie. Il aurait aimé que son ami ne rentre pas, ou qu’il revienne enivré par la joie, ils auraient pu se mater un film en buvant des bières. Il lui aurait parlé pour la énième fois de cette Bianca. Jonas avait l’impression de la connaître par cœur. Vincent lui avait même montré des photos. C’est un peu grâce à elle qu’ils s’étaient rencontrés d’ailleurs. Il était projectionniste dans un cinéma d’art et d’essai qui faisait une rétrospective sur la carrière de sa mère et il avait vite remarqué ce garçon solitaire qui ne ratait aucune séance. Ils avaient fait connaissance, bu quelques bières. Le mec était incollable sur le cinéma italien des années 70, le préféré de Jonas.

Jonas sait que Vincent ne va pas sortir de sa chambre. L’atmosphère est devenue pesante depuis qu’il est rentré. Ça se combine à son ennui. Jonas veut s’échapper de là. Il chope son téléphone et va sur Tinder. Il y a cette fille. Il sait qu’elle répondra direct et qu’il pourra aller chez elle cette nuit. Il envoie un message. Je peux passer ? Cinq minutes plus tard, la réponse affirmative se fait entendre par une légère sonnerie de son téléphone. Il met son vieux blouson de cuir, celui qui a appartenu à son père, et il sort.

Le soleil se lève sur Paname. Il a passé une nuit de merde. Emilie est sympa mais qu’est-ce qu’elle peut parler pour ne rien dire… Mais cette manie qu’elle a de lui répéter que Xavier Dolan est un génie, qu’il est un des plus grands réalisateurs vivant. Il n’aurait jamais dû lui dire qu’il aimait le cinéma. Et la musique qu’elle écoute… Rihanna, The Weeknd… le rnb c’est pas son truc. Il a trente-sept ans putain. Qu’est-ce qu’il fout à sauter des petites meufs qui sont encore en L2 ? Et puis elle veut qu’il se mette au sport, qu’il se trouve une situation. Tu comprends, à ton âge, il faudrait te poser des questions sur ton plan de carrière. Ils ont couché trois fois ensemble. Et à son âge il a tout sauf envie de recevoir des conseils de la part d’une gamine qui vit au crochet de ses parents et croit tout connaître de la vie.

Il allume une clope. Il doit être six heures, il n’a pas tenu plus, il a filé avant le petit-déjeuner. Les lumières des réverbères s’éteignent. Il fait un peu frais, il ferme son blouson et en relève le col. Et puis, sortie de nulle part, il la voit au bout de la rue, marcher à cent mètres de lui. Cette foutue Bianca qui pollue le cœur et les pensées de son ami. Qui lui ôte le peu de joie de vivre qu’il a. Il ne sait pas exactement pourquoi ni quand il se met à courir et à appeler son nom. Il la rattrape vite. Ils se font face. Il lui vide son sac, lui balance tout ce qu’il a sur le cœur. Désolée, je ne suis pas Bianca. Il prend cette affirmation comme un uppercut dans le bide. Devant son silence interloqué, elle précise : c’est ma sœur. A ce moment-là, le jeu des différences commence. Sauf qu’il n’a rien de drôle. Il la dévisage. Elle ne doit pas avoir dormi de la nuit. Elle est plus maigre que mince. Ses cheveux sont ternes. Son visage émacié. Ses vêtements sont simples, noirs. Seules deux grosses manchettes en argent font tâche. Elle ne part pas. Elle aurait pu partir. Elle aurait pu partir mais elle reste là, à se faire examiner.

Quelques minutes plus tard, ils sont dans un café. Il boit un expresso, simple, noir. Elle a pris un chocolat chaud. C’est démesuré, il le sait, mais il trouve cette régression infantile adorable. Ils parlent pendant des heures. Lui, d’un naturel timide et discret quand il s’agit de sa vie privée, se surprend à lui donner les détails les plus intimes. Son père, sa maladie, les heures qu’il passe à s’occuper de lui. Sa mère qui s’est tirée. Elle aussi sa mère s’est tirée et son père n’y a pas survécu. Elle ne lui cache rien. Elle lui parle de la dépression, des internements à répétition. Elle enlève ses manchettes. Elle prend aussi le temps de le corriger, à propos de sa sœur, la meilleure personne au monde. Il a déjà rencontré des dépressifs. En général, il les évite, trop de problèmes, trop de souffrance et la plupart du temps, une certitude qu’il n’y a rien à faire pour les aider. Il a toutes les raisons de partir. Merde, il a déjà assez à faire avec son paternel. Mais c’est à son tour de rester planter-là. Il est touché par cette nana complètement paumée. Il a l’impression qu’elle est comme lui, qu’elle passe à côté de sa vie. Ce qu’il ressent est démesuré. C’est trop tôt, trop fort. Il sent que rien n’est équilibré autour de cette fille. Il n’y peut rien, il est comme ça : il a toujours eu une tendresse infinie pour ceux que la vie avait fracassés.

Ils passent la journée ensemble, ils ne se quittent pas. En une journée, il a l’impression d’avoir traversé dix ans de thérapie, il se sent plus léger. Et puis il n’y a pas que ça. Elle est drôle aussi. Elle lui apprend qu’elle a été danseuse. Il la supplie et elle finit par lui faire quelques pas de danse au détour d’une allée. Pour la première fois, il voit la métamorphose. Son visage qui s’illumine, ses yeux qui se ferment pour mieux se concentrer, ses bras qui fendent l’air. Il est émerveillé de la voir, l’espace de quelques secondes, être en adéquation parfaite avec elle-même. C’est la fin de journée, elle est fatiguée. Elle n’a pas dormi de la nuit et n’a nulle part où aller. Il lui propose de l’héberger. Quand ils arrivent, Jonas trouve un mot de Vincent. Jour le plus heureux de ma vie, je pars pour Rome, tu peux manger le gratin de ma mère. Jonas n’est pas sûr de comprendre, il s’en fout un peu. Il sert du gratin à Alba. La mère de Vincent est une excellente cuisinière. Il a l’impression qu’elle reprend déjà des couleurs. Elle a de l’appétit. Il est aux anges. C’est démesuré mais il s’en fout.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin.

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