Nan Goldin - Bianca - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #5 Bianca

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

BIANCA

Bianca ouvre les yeux. Cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas aussi bien dormi. Alba l’a recouverte d’un plaid et a glissé un oreiller sous sa tête. Il est couvert de traces de maquillage. Ça la fait rire. Leur mère aurait hurlé en les découvrant dans le salon en vrac après une nuit passée à danser, à chanter, à sauter partout. Une nuit à se sentir vivantes, libres, si proches l’une de l’autre. Alba n’est pas dans le salon. Elle a dû avoir la force d’aller se coucher dans son lit. Bianca n’arrête pas de sourire. Elle ne peut pas s’en empêcher. Ça faisait tellement longtemps… Elle décide de faire un petit déjeuner royal pour fêter ça. Pancake, œufs, bacon, la totale. Elle veut faire plaisir à sa sœur. Prolonger le temps du bonheur.

Le petit déjeuner est prêt. Alba n’est pas encore levée. Bianca a envie de peupler l’attente de bons souvenirs. Il n’y a aucune photographie dans son appartement. Elle a tout jeté. Tout sauf un petit album qu’elle garde précieusement dans sa commode. Elle le sort rarement car il y a peu d’occasions qui lui donnent envie de ressasser le passé. Aujourd’hui en est une. Elle veut voir sa sœur enfant. Elle veut voir les myosotis qu’Alba y a glissés un jour, et qui depuis lors sont lovés entre les pages qui renferment leurs souvenirs heureux.

Le sourire encore aux lèvres, Bianca va chercher l’album. C’est là qu’elle le voit. Le petit mot manuscrit déposé à côté du bouquet d’hortensia. Un extrait de chanson que leur mère leur chantait. L’écriture de sa sœur. Le sourire s’efface. Bianca n’a pas besoin d’aller voir dans la chambre d’ami, elle sait qu’Alba a fait ses bagages. Elle ne vérifie même pas si Alba ne lui a pas pris l’argent liquide qu’elle dépose dans une petite boite dans sa chambre ou même si elle ne lui a pas volé quelques bijoux. Elle s’en fout à vrai dire. Elle est riche. Sa sœur est partie. Alba l’a laissée. Elle n’est plus là, avec elle.
Alors, Bianca, dans le calme le plus absolu commence à briser chaque objet qui est à la portée de sa main. Elle brise le vase en cristal qui accueillait les hortensias. Elle brise la vaisselle de porcelaine dans lequel le petit-déjeuner patiemment préparé attendait. Elle arrache un des tableaux du mur et le déchire. Elle éventre le coussin que sa sœur avait posé sous sa tête. Elle jette une sculpture de bronze sur la table en verre qui se brise en mille éclats. L’un deux la blesse. Elle ne sent rien. Quelques gouttes de sang tâchent le blanc de son intérieur. Avec un morceau de verre un peu plus grand que les autres elle éventre le canapé immaculé.

Une fois épuisée, haletante, Bianca s’assoit sur son tapis moelleux. Elle respire longuement. Par le ventre. Comme on lui a appris. Elle reprend le contrôle petit à petit. Elle commence à sentir la douleur qui lance dans son avant-bras. Alors elle se lève, va dans la salle de bain. C’est alors que Bianca voit son reflet dans le seul miroir de son appartement. C’est alors qu’elle voit ses joues creusées, ses cernes, ses yeux vides. Elle détourne le regard. Elle sort le nécessaire pour nettoyer sa plaie. Elle est peu profonde. Elle désinfecte soigneusement, fait un bandage. Ça lui fait penser aux bandages d’Alba, à l’hôpital. Bianca recommence alors à se faire du souci. C’était si bon de ne plus sentir l’inquiétude au plus profond de ses tripes pour l’espace d’une soirée. Avec un tel ascenseur émotionnel, Bianca ne se faisait pas d’illusions, Alba finirait par étouffer et partir. Bordel, elle n’aurait pas pu être heureuse un ou deux jours de plus ? Faire ça pour elle ?

Bianca retourne au salon ravagé. L’ampleur de sa rage la surprend. Elle saisit son téléphone et le rallume. Deux appels en absences : Caro. Elle veut savoir si elle veut aller boire un verre. Elle lui demande des nouvelles de son patch. Ça parait si loin à Bianca cette histoire de patch. C’était hier matin. Il y a vingt-quatre heures. Alba dérègle tout autour de Bianca, y compris son espace-temps. Il y a de quoi être admiratif. Une véritable bombe humaine. Bianca est épuisée. C’est dimanche, son assistante ne lui a donc pas envoyé de message. Il a fallu être ferme pour cela, mais malgré l’importance démesurée qu’elle donne à son travail, Bianca a toujours défendu son dimanche. Elle a un autre message vocal : Vincent. L’apprenti cinéaste qui avait voulu faire d’elle une actrice.
Sans savoir pourquoi, Bianca appuie sur la touche « rappel ». Vous aimez l’Italie ?

Elle jette un dernier regard sur son salon détruit. Elle ne jette même pas les pancakes, les œufs ou le bacon. Elle n’essuie pas le sang tombé au sol. Elle ne prend aucune affaire. Pour une fois Bianca fait ce qu’elle ne fait jamais. Elle part. Elle s’autorise cela. Être comme sa sœur. Pour une fois. Juste une fois.

Au milieu du désordre chaotique qu’elle abandonne, se dresse encore, en dernier survivant de l’apocalypse, le tourne-disque de ses vingt ans.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin.

 

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