Nan Goldin - Alba - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #4 Alba

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

ALBA

Alba a mal au crâne quand elle se réveille. Elle a fait une insomnie, maintenant il est quinze heures et elle est complètement déshydratée. Doucement, elle quitte les draps de soie blancs dans lesquels sa sœur la bordée la veille. Il lui faut quelques secondes pour s’habituer à la lumière éclatante du salon. Elle va dans la cuisine et se sert un verre d’eau. Sans le savoir, elle a exactement les mêmes gestes que Bianca, quelques heures plus tôt. Toujours son verre à la main, elle se promène dans l’immense pièce à vivre. Elle caresse le cuir du canapé avec sa main libre, effleure le bouquet d’hortensias séchés qui trône sur une commode ivoire. Alba était habituée au luxe. Elle avait grandi dedans, du moins à partir du moment où sa mère avait quitté son père pour celui de Bianca. Mais elle devait reconnaître que sa petite sœur avait réussi à cultiver un style qui lui était propre. Tout dans l’appartement de Bianca était immaculé, le style, minimaliste. A l’inverse, elles avaient grandi dans la profusion et les tourbillons de couleurs. La froideur impersonnelle contre l’extravagance arrogante. Alba ne se retrouvait ni dans l’une ni dans l’autre.

A vrai dire Alba ne se retrouvait nulle part. Elle flottait dans l’atmosphère et seulement, parfois, lorsqu’elle tombait à terre, sa sœur la récupérait et la remettait sur pied, en attendant qu’elle reprenne son envol. Elle tombe sur le tourne-disque. Un objet très ancien qu’elle avait déniché dans une brocante et offert pour les vingt ans de Bianca. Elle est démesurément heureuse que cet objet, qui symbolisait tout l’amour qu’elle lui portait et le peu de courage dont elle avait pu faire preuve dans sa vie, trône dans ce salon si bien décoré. Bianca avait même réussi à l’intégré à son environnement, il ne faisait pas tâche, il avait sa place. Alba sort un vinyle de sa pochette.

Elle est en train de danser quand Bianca rentre de son rendez-vous. Ça faisait une éternité qu’elle n’avait pas dansé. Pourtant, elle avait commencé jeune. Elle avait même fait partie d’une compagnie. Bianca avait tourné le dos à toute carrière artistique au grand damne de sa mère mais Alba n’avait pas résisté à la danse. Elle adorait faire partie du corps du ballet. Bouger à l’unisson avec les autres danseurs, sentir l’air se mouvoir autour d’elle, les couleurs des costumes qui se mélange au rythme de la musique. Elle n’avait aucune ambition de devenir une étoile. Elle voulait faire partie du corps. Elle voulait danser danser danser. Etre vue sans l’être, sans être au centre de l’attention. Et puis un jour, la directrice de la compagnie la convoqua dans son bureau. Elle serait Giselle. Alba ne dit rien, pas un mot. Le soir, elle quitta la compagnie pour ne plus y remettre les pieds. Son cocon, où elle était si bien, on lui avait enlevé. Sa mère devait être derrière tout ça. Pourtant, Alba avait choisi une compagnie où sa génitrice ne connaissait personne. Mais tout le monde connaissait sa mère. Vipère, vampire qui n’avait pas pu se tenir à l’écart. Il n’était jamais venu à l’esprit d’Alba que peut-être sa mère n’y était pour rien, qu’elle avait seulement du talent. Cela n’aurait rien changé. Sa mère l’avait rendue allergique à la lumière et à présent elle n’avait plus qu’à chercher l’ombre ailleurs.

Alba ouvre les yeux, Satie résonne encore dans sa tête. Elle voit sa sœur, sur le pallier, qui n’a pas osé bouger, sûrement de peur qu’elle s’arrête de danser. Elle a des cernes et les yeux qui brillent. Pour la première fois depuis qu’elle vit chez elle, elle la regarde dans les yeux. Elle la regarde avec ce regard qu’elle portait sur elle adolescente. Elle ne regarde pas les marques laissées par le rasoir. Elle la voit. Alba n’a pas envie que ce moment s’arrête. Pourtant, il est déjà fini. Puisqu’elle n’a pas le choix, elle décide qu’elle déterminera elle-même la mue de ce moment. Elle ne veut pas de gêne. Elle ne veut pas de discussion. Pas de mot. Elle change de vinyle. Elle met Modern Love de David Bowie. Elle ne cessera pas de danser. Elle sourit quand elle prend la main de Bianca. Qu’est-ce qu’elles ont pu danser là-dessus ados. Ça rendait leur mère folle. Surtout vers la fin. Ça fait remonter des souvenirs des gouffres de leurs mémoires. Des souvenirs heureux. Des moments de joie pure. D’avant tout ça. De résistance. Quand la chanson se finit, elles l’a remettent. En boucle. Elles sautent, elles crient, elles rient. Jusqu’à l’épuisement.

La nuit est bien avancée quand Bianca finit par s’endormir sur le canapé ivoire. Alba la couvre d’un plaid et enlève le vinyle. Pendant un moment, elle regarde sa petite sœur dormir. Elle a l’air si fatiguée. Puis, doucement, sans faire un bruit pour ne pas réveiller sa cadette, elle va dans la chambre d’ami. Mais elle ne se glisse pas sous les draps de soie. Elle fait le lit, prend les quelques affaires qui lui reste et les met dans le sac de voyage qui avait appartenu à son père. Elle prend aussi les deux manchettes en argent que Bianca lui a acheté. « Rien de mieux que des bijoux pour oublier les mauvais souvenirs ! », un dicton de leur mère.

Sur la commode, à côté des hortensias séchés, elle laisse un mot, en italien. Ses yeux se posent une nouvelle fois sur sa sœur. Elle a envie de lui caresser les cheveux, de l’embrasser. Mais ça la réveillerait. Et elle comprendrait. Alors Alba ne fait rien. Elle prend son sac et sort. Une fois la porte passée, elle soupire. Elle se sent déjà aspirée. La nuit va être longue.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin

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