Nan Goldin - Vincent - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #3 Vincent

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

VINCENT

« Bonjour, désolée, je suis un peu en retard, j’espère que vous n’avez pas trop attendu… ». Vincent était arrivé en avance. Elle avait eu plus de trois-quarts d’heure de retard. Elle était encore plus belle qu’il ne s’y attendait. Il bredouille quelque chose de quasi inintelligible pour lui dire que non, l’attente n’était pas trop longue, il s’excuse même d’avoir commandé un café avant qu’elle ne soit arrivée. Il ne lui dit pas qu’il s’agit en réalité de son troisième. Elle doit trouver ses excuses et sa maladresse charmantes car elle rit. Un beau rire, cristallin. Qu’elle est belle. Mais il doit se concentrer, s’il l’a fait venir c’est dans un but précis. Précis mais faux bien sûr. Elle commande un thé aux connotations étranges, fleuri ou épicé peut-être, il ne pourrait pas le dire, il est trop occupé à regarder ses mains. Elle a de belles mains, dorées, de longs doigts de pianiste. Elle porte une seule bague, un simple anneau en or, qu’elle fait tourner sans même s’en rendre compte, délicatement, comme dans un besoin inconscient de se rappeler sa présence. Il imagine qu’elle ne la quitte jamais. Depuis quand la porte-t-elle ?

« J’ai cru comprendre que vous m’aviez contactée pour parler de ma mère ? ». Avec une voix peu assurée il lui dit que oui. Elle le coupe. Elle lui demande s’il a la moindre idée du nombre de personnes qui l’ont sollicitée pour avoir son témoignage depuis la mort de sa mère. Des personnes plus connues et expérimentées que lui. Elle lui dit calmement qu’elle a toujours décliné leurs offres. Pourquoi devrait-elle accepter la sienne ? Elle a dit ça avec douceur mais Vincent s’est décomposé. Il a l’impression que son sang s’est glacé dans ses veines. Non. Il ne peut pas laisser passer sa chance. Il lui explique qu’il ne désire pas faire une simple biographie de sa mère. Il veut faire un film. « Déjà fait ». Oui, il le sait ça aussi, mais son idée originale c’est qu’il veut faire un film avec elle. « Un film sur la mère jouée par la fille ? Vous vous trouvez original ? C’est le dernier Cronenberg. Je vais au cinéma vous savez ». Non, un film sur elle, juste sur elle.

Quand il lui dit ça, il remarque pour la première fois une expression décontenancée apparaître sur son visage. Pendant une fraction de seconde, elle a été surprise. Mais très vite son masque d’assurance se remet en place. « Non merci, je ne suis pas actrice. ». Elle s’excuse, dit qu’elle est fatiguée et qu’elle doit partir. C’est vrai qu’elle a de très légères cernes sous les yeux. Vincent sait qu’il ne peut rien faire. Avant même qu’il en ait pris conscience, elle a réglé l’addition et elle est partie. Elle n’a même pas fini son thé. Vincent reste figé. Il a envie de crier, de renverser la table, d’entendre le bruit de la porcelaine qui se brise. Vincent reste figé. Il fixe la tasse de thé à moitié vide, encore chaude. Il a raté sa chance.

Il n’en a rien à foutre de ce film. Il voulait juste la rencontrer, lui parler. Il l’aime depuis quatre ans. C’est ridicule mais c’est vrai. Il l’aime depuis quatre ans. A l’époque, il était encore en école de cinéma et une fille de sa promo, Caroline Chevalier, était son amie. Bianca venait la chercher à la sortie des cours et elles allaient boire un verre au bar en face de l’école. Parfois, Vincent les suivait, il se mettait à une table proche de la leur et essayait d’écouter leur conversation. Elles ne l’avaient jamais remarqué. Vincent avait cette capacité incroyable à passer inaperçu. Et puis au bout de trois mois, Caroline avait arrêté les cours et il n’avait plus vu Bianca.

Tous les courts-métrages et tous les textes qu’il avait écrit parlaient indirectement d’elle. Il avait même fait son projet de fin d’étude sur sa mère. Il s’était senti plus proche d’elle. Quatre ans qu’il n’était pas parvenu à la faire sortir de sa tête. Bien sûr, avec le temps, son obsession s’était atténuée. Ces derniers mois, il n’y pensait plus vraiment d’ailleurs. Il n’y pensait plus jusqu’à ce qu’il tombe nez à nez avec Caroline à la pendaison de crémaillère d’un ancien de l’école. Il n’avait jamais compris cette fille, son air rock’n’roll et je-m’en-foutiste ne collait pas avec ce qu’elle filmait à l’époque. Vincent lui trouvait un don particulier, doux et poétique. Et pourtant dans la vie, elle avait une tendance extrême à être abjecte. Elle ne l’avait pas reconnu. Il avait essayé de lui parler afin d’amener sur la table le sujet Bianca mais elle s’ennuyait si fermement en sa présence qu’il n’en eu pas le temps, elle prit le prétexte d’aller chercher un verre pour s’échapper. Vincent fut alors submergé, son obsession était revenue. Le lendemain, il contactait la secrétaire de Bianca et, miracle, elle accepta de le voir.

Vincent se répète qu’il a raté sa chance. Il sort du café et marche. Il fait toujours ça. Pour se vider la tête. Il marche.

Vers minuit, il finit par rentrer. Jonas, son colocataire est encore debout. Jonas est son meilleur ami mais là, il aurait préféré être seul. Il sait que Jonas ne pourra pas s’empêcher de parler. Mais son ami a compris, pour une fois, il ne dit rien. Vincent va dans sa chambre. Il s’allonge sans même ôter ses vêtements. Il ferme les yeux et il voit Bianca qui fait tourner et tourner et tourner sa bague. Infiniment, jusqu’au sommeil.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin

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