Nan Goldin - Bianca - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #2 Bianca

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août.

BIANCA

Bianca vient de rentrer chez elle. Bianca sait que sa sœur dort dans la chambre d’ami, elle ne doit pas faire trop de bruit. Elle enlève ses talons, pose son sac et soupire profondément. Une fois passé le seuil de son appartement, elle n’a plus besoin de jouer l’exubérance. Bianca peut redevenir Bianca. Elle va se servir un verre d’eau. Elle a fait la fête tard et la bière partagée avec Caro n’a pas aidé à faire passer son mal de crâne. En se resservant un verre d’eau elle se dit que même avec Caro, sa meilleure amie, elle n’est pas elle-même, elle joue en permanence. Bianca la directrice de com’ toujours bien sapée. Bianca la bonne copine toujours partante pour boire un coup. Bianca toujours de bonne humeur. Elle se voit comme un personnage tiré d’une sitcom américaine mais avec le cynisme d’une intellectuelle française et le charme attachant d’une étrangère venue d’Italie. Ça la rend un peu triste. Elle finit son deuxième verre d’eau.

Ce n’est pas que Bianca ait un besoin vital de paraître parfaite, c’est qu’elle a été élevée pour l’être. Sa mère. Une actrice italienne. Sublime. Plébiscitée par le public autant que par la critique. Elle a vécu juste assez longtemps pour conditionner ses deux filles à la pression des attentes de perfection. Ses réflexions la mènent à la porte de la chambre d’ami qu’elle entrouvre délicatement. Sa sœur dort encore. Enfin sa demi-sœur, Alba. Sa mère l’a eu avant d’être célèbre, avec un petit écrivain qui n’a pas supporté le succès de sa femme, pas supporté qu’elle le quitte pour son père à elle, un réalisateur aussi insupportable d’égocentrisme que génial. Le père d’Alba s’est suicidé très jeune, Bianca sait que sa sœur n’en a aucun souvenir. Ça ne l’a pas aidée. Avec une mère comme la leur, il n’y avait que deux issues possibles : tenir, tenir et devenir comme elle, ou tout envoyer valser. Bianca avait appris à porter le masque de la perfection, de l’idéal féminin. Sa mère avait été son Pygmalion tout autant que Bianca avait été le reflet de cette harpie narcissique. Double, fille, créature, création. Alba, elle, avait valsé. Valsé dans le champagne des soirées mondaines d’abord, puis dans la solitude capitonnée et un peu morne de la dépression, avant de revenir délirante, hystérique, hilare et de refluer à nouveau dans l’apathie neigeuse des phases dépressives. Bipolaire.

Séjours au vert, retours glorieux et arrosés en société, cures et chambre d’amis de sa petite sœur étaient l’inlassable répétition de la vie d’Alba. Enfin, cette fois elle y avait rajouté une variation en lame de rasoir. Peut-être que c’est dans les gènes. Comme le cancer.

Bianca aimerait que sa sœur aille mieux, qu’elle fasse sa vie, qu’elle parle à quelqu’un de ce monstre, la pieuvre noire comme elles l’appellent entre elles, qui ronge son âme et noircit ses pensées. Elle aime tellement sa sœur quand elle est joyeuse. Bien sûr à chaque fois elle ne profite qu’à moitié de ces moments car elle ne parvient pas à oublier que la dépression va revenir et emporter sa sœur adorée, encore, toujours. Alors elle guette, en permanence. Si seulement Alba s’ouvrait à quelqu’un, vraiment, peut-être que ça aiderait. Bianca n’est pas prête à la perdre. Elle veut bien supporter son hyperactivité et son besoin démesuré d’attention, veiller auprès d’elle toute la nuit, lui prêter des sommes d’argent colossales, mais elle n’est pas prête à lui dire adieu. Alba est la seule qui la connait, qui connait sa mère, son enfance. Elle ne peut pas la perdre. Elle ne peut pas perdre la seule chose réelle qui peuple son existence. Bianca referme la porte de la chambre. Elle doit se préparer, elle a un rendez-vous pro.

Voir sa sœur dormir, ressasser tout ça, tout ce merdier passé ça l’a stressée. Et merde, tant pis pour ses bonnes résolutions, d’un coup sec Bianca arrache le patch qui a fait rire Caro ce matin. Ça lui laisse une marque un peu claire sur son bronzage si artificiellement parfait. Elle n’a plus de clope, elle les a toutes jetées la veille dans son délire. Machinalement, elle remet ses talons inconfortables, réajuste son sac griffé sur son épaule, remet le masque hérité de sa mère, soupire et sort comme on entre en scène. Elle descend au tabac et achète un paquet de Vogue au lila. Les clopes les plus ridicules du monde selon Caro, que ça ne gêne pas de lui en taxer. La première bouffée lui fait un bien fou. Parfois elle se dit que la sensation qu’Alba ressent quand elle est en phase d’hystérie doit être libératrice, et sans se l’avouer, elle l’envie un peu.

Elle a un rendez-vous de boulot. Un jeune écrivain qui l’a contactée pour lui parler de sa mère. Morte depuis dix ans, ce monstre sacré ne cessait d’inspirer. D’habitude Bianca évitait ce genre de sollicitations. Ni elle ni Alba ni même son père n’avait jamais parlé de sa mère. Et pourtant cette fois elle avait accepté. Peut-être parce que lorsqu’elle avait googlé le nom de l’aspirant écrivain elle lui avait trouvé des airs d’Alba, ou plutôt du père d’Alba. C’était juste après sa tentative de suicide, ça avait dû l’attendrir.  Maintenant, elle ne savait plus vraiment si elle avait envie d’y aller. Elle avait déjà une demi-heure de retard. Rien de bien étonnant, c’était dans ses habitudes. Bon, elle était en chemin. Sa tête ne savait peut-être pas ce qu’elle voulait mais ses pieds visiblement étaient déterminés. Elle marchait même plus vite qu’à l’accoutumée. Elle arrive au café dans lequel le rendez-vous était fixé. Elle le remarque tout de suite, seul faisant face à son expresso, ses doigts pianotant frénétiquement sur le plateau de la table. Il est beau. Elle s’avance vers lui. Il la remarque, son visage s’illumine. Caro a raison, elle est vraiment sublime.

Salomé Duval.

Crédits image : Nan Goldin

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