Ergon Schiele - Caro - Scarletpost La culture des idées

A la hauteur. #1 Caro

A la hauteur

A la hauteur est une fiction estivale, écrite par Salomé Duval, à laquelle vous allez vite accrocher … ! Sur la plage ou dans votre transat, sirotez chacun des portraits tous les lundis et jeudis d’août !

Arrive-t-il quelque bonheur ?
Vite, à sa mère on le raconte ;
C’est dans son sein consolateur
Qu’on cache ses pleurs ou sa honte.
A-t-on quelques faibles succès,
On ne triomphe que pour elle
Et que pour répondre aux bienfaits
De la tendresse maternelle. (Bis.)
Alfred de Musset, A ma mère.

CARO

Lorsque Caro s’est réveillée elle n’a pu que contempler le désordre immonde qui entoure son lit. Vieilles tasses de café, paperasse éparpillée, bouquins plus ou moins commencés entassés partout dans la pièce … Merde, maintenant il faut rajouter à cela le cendrier dont elle vient de renverser le contenu en mettant le pied dessus. Elle a mal au crâne et le ventre aussi vide que son frigo, la journée commence bien. Alors qu’elle admire l’effervescence d’un aspirine dans son verre d’eau, une insupportable musique de Justin Bieber se met à sonner et son téléphone à vibrer. Qui a bien pu changer sa sonnerie par ça ? La réponse lui semble évidente lorsqu’elle voit le nom et la photo de Bianca s’afficher sur l’écran. « Yo ma gueule, ça te dit un verre en terrasse ? ». Il est onze heures. « Ouais, j’arrive ». Elle boit son aspirine d’une traite, tape sur son pied pour enlever les cendres qui y étaient restées collées, se dit qu’elle passera le balai en rentrant, enfile un jean et un t-shirt qui lui paraissent propres et file.

En arrivant au café où elles ont leurs habitudes, Caro retrouve Bianca fidèle à elle-même, radieuse, souriante et une bière à la main. Franchement la génétique est injuste, elle a dû dormir encore moins et boire encore plus et pourtant on dirait qu’elle sort tout droit d’un conte de fée, rayonnante, le teint frais, les yeux pétillants. « Oula, t’as une sale gueule toi ! » « Ouais, je sais. T’as pas une clope ? » « Non, j’arrête. ». Caro éclate de rire. Bien sûr, Bianca arrête de fumer. Bianca qui se vante de taxer des clopes comme personne. Bianca qui, comble de l’ironie, lui avait fait tirer sa première taff. En réponse à ce flagrant manque de confiance, Bianca remonte la manche de sa chemise et brandit avec fierté le petit carré blanc qui trône sur la chaire dorée de son bras. Un patch. Un putain de patch à la nicotine. Qui fait ça franchement ? Qui achète encore des patches depuis que la cigarette électronique est devenue l’accessoire fétiche de tout bobo qui se respecte ? Encore une de ses lubies à la con, arrêter de fumer. Caro commande un café, long, à l’américaine. Tout en ayant conscience du ridicule de la chose, elle est extrêmement agacée de ne pas pouvoir compléter leur rituel avec une petite clope. Enfin, ça n’empêche pas à leur débrief post-soirée d’avoir lieu. Le moment est sympa, c’est toujours le cas avec Bianca, mais Caro ne parvient pas à s’ôter de l’esprit l’image de ce petit carré blanc qui lui empêche d’avoir sa dose de nicotine matinale. La journée de merde se confirme. La terrasse est déserte, aucune chance de salut. Caro invente une excuse et s’éclipse à la seconde où elle finit son café.

Une fois partie du café, sa quête de salut commence. Elle s’était promis de ne pas creuser son découvert de plus que ne lui avait coûté le café, aussi, l’option d’un achat traditionnel au premier tabac venu était caduque. Elle demande à une fille de son âge, avec un tatouage arc-en-ciel sur l’épaule, puis à un mec, cinquante ans, gueule de banquier, puis à un couple de dreadeux ; personne pour la dépanner. Même pas une histoire de crise économique, de « j’en ai plus qu’une désolé ». Non. Ils ne fument pas. Caro blâme les vegans. Comme à chaque fois qu’on lui fait une remarque sur son alimentation désastreuse, son manque d’activité sportive ou même son actuel statut de chômeuse. Certes, le dernier de ces griefs est un peu abusé mais elle estime avoir le droit de les accuser de tout ce qui ne va pas dans sa vie. Ils lui balancent bien tout ce qui est parfait dans la leur, eux, ces adeptes du fitness, amoureux des animaux et du quinoa.

Elle décide de rentrer, avec un peu de chance elle trouvera, caché au milieu de son bordel, un paquet éventré qui laissera s’échapper une survivante nicotinée. Sur le chemin du retour, elle se rend compte qu’elle a fait l’erreur de prendre le raccourci qui la fait passer par le nouveau quartier à la mode où les jeunes trentenaires viennent s’installer pour pondre et où les poussettes ne fleurissent pas qu’au printemps. Après la troisième maman et le cinquième bambin passé sous ses yeux, elle décide de mettre son téléphone en mode avion. Mesure de sécurité. Sécurité contre sa mère. Caro ne sait pas comment elle fait, mais dès qu’elle se sent un peu minable ou qu’elle s’approche d’un enfant, sa mère l’appelle. Les antennes maternelles étaient irrémédiablement branchées sur tout ce qui manque pour que la vie de sa fille soit stable et rangée. Tu as vingt-neuf ans Caroline, tu ne penses pas qu’il serait temps de te trouver un travail et un homme ? En plus tu adores les enfants, tu serais une maman formidable si seulement tu prenais un peu tes responsabilités et si tu changeais un peu tes fréquentations. Tu ne pourras pas être une ado toute ta vie tu sais. Regarde ta sœur. Sa sœur, Vaness’, enfin c’est Vanessa maintenant qu’elle est mariée à un mec coincé et heureuse maman de trois bambins en bas âge. Son bonheur il pue le burn-out et le Xanax mais ça, Caro ne peut pas le dire à sa mère bien sûr. Donc elle préfère mettre son téléphone en mode avion, c’est plus simple. Merde, elle a vraiment envie d’une clope là.

Enfin, elle arrive à son palier. Après tous ces cris d’enfants et ces voitures familiales, son bordel majestueux lui donne l’impression d’avoir quitté l’enfer pour rejoindre les cieux. Elle enlève ses chaussures et sa quête recommence, elle retourne tout son appartement à la recherche d’une cigarette oubliée ou d’un mégot un peu long. Elle doit juste tenir la journée, demain, elle en est sûr, Bianca aura abandonné le patch et lui tendra son paquet sans se poser de question. Merde, Caro ne trouve rien. Si, un vieux sachet de tisane oublié au fond d’un tiroir. C’est déjà ça. Elle met de l’eau à bouillir. Petit à petit elle renonce à l’idée de fumer et cherche un autre moyen de calmer ses nerfs. Autre chose pour oublier la cigarette, le bronzage parfait de Bianca et sa mère. Elle choisit un recueil de poésie de Musset, ce mec la détend, elle se saisit de sa tasse de thé et s’avance vers son fauteuil élimé qu’elle aime tant. La journée se finit bien finalement. Merde, elle vient de marcher dans la cendre.

Salomé Duval.

Crédits image : Egon Schiele

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