Soupe de langues - comprendre et se faire comprendre à l'étranger - Scarletpost

Soupe de langues – Episode 1 : L’étrangère

Fugue de week-end où tour du monde, tout voyageur qui goûte à l’international se heurte à cette insaisissable ombre de culture : la langue. Au détour de silences, discussions, quiproquos, voici une série anecdotique d’anecdotes tout droit sorties du monde périlleux de la polyglotie.

– Soupe de langues – 

L’étrangère

Invariablement, tu te sens rabougrir, cramoisir, enfler comme un ballon. Et te voilà comme cette sorte de crotte de nez qui dépasse, une chose curieuse et évidente vers qui tous les regards se tournent.
Alors « elle parle de moi là, c’est sûr ! »
Tu te dis.
C’est alors que se tapisse dans ta face l’inextricable épaisse toile d’araignée qui emmêle toutes les interprétations possibles qui expliqueraient que ton prénom soit apparu comme par magie parmi le charabia chantant que cette langue méconnue qui forge sa carapace autour de toi.

Deux heures que tu errais tranquillement dans cette bulle, déambulant comme un fantôme dans une maison où les conversations se suivent et se ressemblent. Pratique, de n’en comprendre que dalle, tu te changes en une mouche qui trottine pépère d’un endroit à un autre, tu peux fouiner en paix, apprendre à nager sur un tabouret, tester un poirier sur ce canapé défoncé, repeindre le mur en vert, qu’importe ! Tu ne parles pas la langue ! Un Homme invisible, ou un genre de chien gâteux avec qui l’on se montrerait particulièrement poli, voilà ce que tu es. Égal ce que tu mange, ce que tu fais, ce que tu sens ou à quoi tu ressembles, tu es étranger. Statut qui t’épargne toute forme de bienséance tant que tu n’ouvres pas la bouche. Et pourvu de faire en sorte d’éviter de percuter un autre être humain au cours de ta promenade, ce mystérieux état second demeure.

Plaf, c’est ton prénom qui a été énoncé. Tout haut ! Qui diable a donc osé pénétrer ainsi l’univers fantastique dont j’avais patiemment agrémenté la pièce ? Pourquoi tant de réalité, ne suis-je donc plus une mouche ?

Ton air béat, ton filet de salive et ta cervelle éparpillée à quatre vents de réflexions métaphysiques se liquéfient d’un coup. On parle de toi là, ouais toi andouille, rapplique dans tes cellules, ressors ta prose, ta dignité et tes muscles, prépare-toi, on va peut-être même pousser le vice jusqu’à attendre de toi une réaction !

Sourire figé, mains sagement posées sur cuisses serrées, il s’agit de rafistoler son air interloqué. Non, parce que soyons honnête, malgré le gros dictionnaire trônant en évidence sur le crâne de ton sac de voyage, tu n’as encore guère poussé au-delà de oui-bonjour-merci-au-revoir. Et hormis ce prénom que tu commences à cerner depuis le temps que tu le traînes, tu n’as pas pigé un traître mot de la conversation. « De quoi s’agit-il m’sieurs dames, interroge ton regard effarouché, ouiiii ? »

– Regards insistants de l’auditoire –
– Sourire gênant des charmants connards qui se répand de visage en visage –
-Silence silence sileeence –

Lassée de contempler tes joues crispées sur le sourire stoïque de l’incompréhension, l’assemblée se détourne enfin de ta pauvre personne. De crotte de nez tu vires en courant d’air, vaguement soulagé, sensiblement déboussolé. Irrémédiablement revenue sur terre, mais tombée juste à côté de tes pompes, c’est le moment de s’abîmer dans de complexes interprétations…

« J’ai fait une bêtise ?
Qu’est ce qu’ils racontent là ?
« Ordinateur », « mardi », «autobus », de rares mots en français émergent de temps en temps.
Ils rigolent.
Pourquoi ils rigolent ?
Ils se moquent de moi ? »

‘Doivent raconter la fois où j’ai trébuché sur une poule en rentrant dans le bus. L’étrangère deux mains enfoncées dans les cuisses flasques d’une brave dame, ah ça vous fait rire hein ! Comme si c’était facile de gambader lestement à travers une marée de volaille piaillante à la poursuite d’un taxi-brousse qui t’éructe un nuage de fumée dans la face ! Et toi, naïve, tu penses à tous ces films où le héros tend d’un air dramatique une main salvatrice à l’autre qui s’est lancé à grandes enjambées dans le sauvetage du monde ? Ravale ta poésie et ta poussière ! Dans la vraie vie t’écrabouilles une cuisse de poulet, glisses au ralentis sur un amas de fientes gluantes et t’avachis lourdement entre les jambes de la grosse dame qui pelait des patates…

Je veux bien croire que ça les fasse marrer, étire donc ton sourire figé, un peu d’autodérision participera peut-être à redorer ton image !

Ils me regardent toujours, avec une douceur dont je ne m’étais pas aperçue tiens.
Je dois me tromper. Cette femme sereine, dont la mine sage rappelle la bonté juste d’une reine de dessins animés, sans doute est-elle bien incapable de médire comme je me laisse y croire. Peut-être faisait-elle seulement allusion au petit garçon qu’elle m’a surprise bercer pour l’endormir l’autre jour. Dissimulé dans un placard au terme d’une éreintante partie de cache cache, le pauvre gosse ne tenait plus debout. Il ne m’est rien venu de plus élaboré que « Un deux trois, trois p’tits chats, trois vilains petits fripons… »

Définitivement arrachée à tes rêveries entomologiques, et résolument exclue de la conversation par ton handicap linguistique, il ne te reste plus qu’à détailler les humains qui t’entourent.
Douze dans cette vaste mezzanine en l’occurrence, éparpillés sur le parquet au hasard des matelas de fortune installés pour la fête. À quoi diable pensent-ils ? Leurs visages racontent-ils des histoires aussi subtiles que toutes ces paroles qui m’échappent ?

Ce garçon semble triste, serait-il amoureux de la longue fille nonchalamment posée sur la rambarde ? A moins qu’il n’ait été disputé par ce colosse taciturne aux traits durs et usés. Ce doit être son père, à en croire la photo de l’entrée. Et quid de cette femme frêle presque aussi invisible que moi ? Regard baissé, sans arrêt affairée, mais le regard rudement effronté, une ménagère peut-être.

Le grésillement continu de la langue étrangère impose une atmosphère divisée. Chacun interagit tandis que toi, tour à tour gênante, fascinante et transparente, tu déplaces comme la robe encombrante d’une courtisane de Louis IV le cercle inviolable de la différence.

Cela jusqu’à une main qui effleure ton épaule,
un regard qui croise le tiens,
et gouluement tu absorbes les quelques mots magiques dont tu vois presque voleter les lettres à la sortie des lèvres bénies qui t’annoncent …

« Je pas très bien parle français… Tu t’appelle Colette alors ? »

Colette

The Bonus :

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