Sainte Blandine, Patrick Incognito, 2009 - Harcèlement de rue féminisme La Raptor Dissident vs. Marion Seclin violence youtube

Youtube et féminisme : haters gonna… buzz

Il y a quelques mois, le petit monde de l’Internet français ressemblait à une arène de cirque, et l’analogie est d’autant plus vraie que les viewers et followers encourageaient de leur présence active ou passive leur(s) champion(s), se jetant eux-mêmes parfois dans l’arène, emballés par le spectacle nouveau en France du « Youtube Drama ». Sur tous les claviers un mot : le féminisme. Mais était-il vraiment nécessaire de s’attaquer à ce concept ? C’est la question que je me suis posée.

« Le clash »

L’amorce

Sébastiano Ricci, L'enlèvement des sabines (tableau). Illustration du clash Raptor Dissident - Marion Seclin - harcèlement de rue féminisme.

A l’origine de cette cacophonie, une vidéo de Marion Seclin [1]  publiée par l’intermédiaire de la chaîne Youtube du site madmoizelle.com : « #TasÉtéHarceléeMais… t’as vu comment t’étais habillée ? ».

Elle pourrait être résumée grossièrement à un plaidoyer contre le harcèlement de rue se généralisant, en accord avec la vision et la sensibilité de la jeune femme, à un plaidoyer contre la drague de rue ou toute tentative masculine d’aborder dans un but « romantique » une femme  sur la voie publique [2]. L’argumentaire s’articule ainsi : les femmes se font aborder mais surtout harceler extrêmement régulièrement, au point qu’elles se sentent au mieux agressées, au pire menacées par les hommes qu’elles rencontrent dans ce genre de situation. De fait, et afin respecter « leur tranquillité » mais plus généralement de ne pas les importuner, Marion Seclin enjoint à ne pas les aborder dans la rue pour les complimenter sur leur physique, leur proposer un verre, ou toute autre approche du style; et ce même si l’intention de départ est honnête. Dans la majorité des cas l’intéressé(e) n’aurait pas envie d’être dérangé(e) pour la millième fois en 3 jours et pourrait se sentir menacée compte tenu de ses expériences passées. Le lieu joue un rôle primordial : la rue n’est pas un endroit de rencontre.

Le déclencheur

Quelques temps après, le youtubeur Le Raptor Dissident sort une vidéo tournée comme une réponse à celle de Marion Seclin, déconstruisant et attaquant point par point son argumentaire. La vidéo originale a aujourd’hui été supprimée par Youtube mais elle se retrouve facilement :

Trois critiques majeures :
1) Les hommes eux aussi se font agresser dans la rue : cela prend moins souvent la forme d’agressions à caractère sexuel mais le sentiment « d’humiliation » reste le même ;
2) Le pont fait entre harcèlement de rue et drague de rue par Marion Seclin n’est pas légitime : les deux sont radicalement différents ;
3) Et enfin elle généralise sur son avis et sa propre sensibilité.

Le style de ce youtubeur, si l’on n’est pas habitué est agressif, et c’est le but : il est là pour déranger (faut-il rappeler qu’il se nomme « Le Raptor Dissident »), pour dire les choses telles qu’elles sont et attaquer la « bien-pensance » soient les « fragiles »; pour reprendre la façon dont il se définit lui-même.

Le pugilat

Rémy Cogghe, Combats de coqs en Flandres - Débat harcèlement de rue féminisme Le Raptor Dissident Marion Séclin

De là, le véritable « clash » s’enclenche. La communauté du Raptor Dissident s’emballe et attaque violemment Marion Seclin sur les réseaux sociaux. Le harcèlement devient cette fois impossible à nier [3].

Mon avis très personnel est que cette vague vient :
1) De l’anonymat que permet Internet et qui a nourri l’émergence des « trolls » [4] ;
2) De l’influence du Raptor Dissident, très violent dans ses propos, qui s’attache comme il le dit à ne pas insulter (cet aspect est discutable) mais qui cultive tout de même les phrases coup de poing.

La vidéo du Raptor Dissident sur Marion Seclin est par la suite censurée par Youtube, tout comme celle traitant des SJW (Social Justice Warriors, des féministes « extrêmes »).

Un autre créateur de contenu upload une vidéo ironiquement nommée « Moi aussi j’aime le Raptor Dissident ♡ »  Retweetée par Mathieu Sommet (l’un des premiers youtubeurs français se politisant de plus en plus bien que l’émission qui l’a fait connaître soit au départ du pur divertissement), elle donne une véritable visibilité aux arguments pour ou contre le Raptor [5].

Passons les détails pour arriver directement au résultat de cette déferlante : un nombre important de personnalités (venant majoritairement de Youtube), prennent la parole pour ou contre le Raptor Dissident, que ce soit son argumentaire, son message, sa façon de s’exprimer ou l’exemple qu’il donne. De fait le débat devient flou et l’on ne voit plus trop de quoi on parle : du harcèlement de rue ? De la drague de rue ? Du féminisme ? De la violence verbale ? De la « bien-pensance » ? Du pouvoir et de la responsabilité d’un influenceur sur son public ? De la liberté d’expression ? Il en a pour tous les goûts et chacun élargit un peu plus le débat.

Ayant suivi quasiment toutes les interventions sur le sujet, j’étais submergée et je l’avoue un peu perdue face à l’étendue du spectre de thématiques que ce « Youtube Drama » abordait. Un article ne suffira pas à toutes les évoquer. 3 principales émergent néanmoins :
– Il y a bien sûr le thème du féminisme (les formes prises par ce combat et leur légitimité), plus particulièrement l’attitude à adopter face au harcèlement de rue.
– Les décisions prises par Youtube et soutenues par certaines personnalités questionnant la liberté d’expression et la censure : jusqu’où alors peut-on aller pour rire, pour faire réfléchir ? Est-ce que la forme doit être nécessairement adoucie pour ne pas choquer ou inciter à la haine déjà facilitée par l’ère d’Internet ?
– Le rôle des influenceurs aujourd’hui et leur impact sur leur communauté, les effets de masse qui en découlent.

Et bien d’autres sous-thèmes dérivant de ces trois principaux.

J’ai choisi de me concentrer sur la racine de toute cette affaire et de laisser de côté tous ces sujets passionnants : la drague de rue et le harcèlement de rue. Je ne vais pas prendre position pour ou contre la vision de Marion Seclin ou pour ou contre celle du Raptor Dissident. Ma question est la suivante : la question du harcèlement/de la drague de rue est-il un sujet uniquement « féministe » ?

Que menace-t-on vraiment ?

Je ne pense pas avoir digressé en évoquant les grandes lignes de l’affaire Marion Seclin / Raptor Dissident : voir la profusion de contenu lié à cette dernière montre combien sensible est ce sujet, combien il obsède Internet depuis quelques temps. Si l’on écoute Marion Seclin la raison en est que la parole des femmes s’est enfin libérée, elles ont enfin pris conscience que ce qu’elles vivaient au quotidien n’était pas normal et ne devait pas être accepté.

Pour son détracteur, la réalité est toute autre : selon lui les femmes se plaindraient pour rien car les hommes eux aussi subissent quotidiennement la violence de la rue.

« On a affaire à une vision borgne de la réalité en considérant que le harcèlement de rue touche exclusivement les femmes. Bon, inutile de préciser que c’est de la connerie immense parce que oui, c’est vrai que les femmes se font souvent emmerder, que ce soit dans la rue ou de manière générale, par des gros lourds qui se prennent pour des caïds de cité, ou par des gros pervers qui ont besoin de se faire casser la gueule par des vrais hommes s’il en reste; mais ne vous inquiétez pas les filles, c’est exactement les mêmes qui viennent nous racketer notre téléphone de babtou et notre PSP quand on rentre tranquillement pour le goûter et qui nous bolossent quand on fait l’erreur de prendre le métro après 22h. Certaines se font mater et violer, d’autres se font casser la gueule et voler : vous inquiétez pas, niveau humiliation on est tous sur une base à peu près égale. »

Le Raptor Dissident, Expliquez-moi cette merde, « Marion Seclin féminisme en déclin »

« Mon mal vient de plus loin »

Dan Earle, Some Pain Along the Way débat harcèlement de rue féminisme Le Raptor Dissident Marion Séclin

Passons rapidement sur le côté absurde d’un tel argumentaire : ce n’est pas parce que l’on est une femme que l’on ne subit pas de vol et que l’on ne se fait pas frapper; mais plus encore le viol n’a aucune commune mesure avec le fait de se faire prendre son téléphone, tout comme le harcèlement qui sexualise le corps féminin n’a rien à voir avec avec le fait de se faire invectiver, la violence est décuplée car on attaque l’intégrité physique de la victime en même temps que psychologique. On la réduit à un corps auquel on aurait un droit d’accès sans restriction. J’ai dit que nous passions rapidement sur ces aspects mais peut-être faudrait-il qu’il soit plus évoqué au vu de la section commentaire de la vidéo du Raptor Dissident (nombre d’entre eux commençant par « je suis une fille et je suis complètement d’accord avec ce que tu dis »).

Cependant, le but du jeu n’est pas de savoir qui souffre le plus mais simplement d’éviter que l’on souffre tout simplement. Passé l’atterrement face à la façon dont le youtubeur minimisait l’impact du harcèlement de rue dirigé contre les femmes, une autre problématique est pour moi apparue : la violence généralisée, la libération de la parole et des comportements émanant des instincts les plus primaires que ce soit contre les hommes ou contre les femmes. Je ne parle pas ici d’une violence prenant la forme d’agressions physiques généralisées, mais d’une violence symbolique, sourde, comme une ambiance. Il y aurait d’une part une tendance à entretenir des rapports de plus en plus policés, des interactions sociales formelles, un vocabulaire neutre ; qui d’autre part masquerait (du moins en surface) un fond d’une agressivité inouïe, pas forcément visible mais ressentie. Son expression sur Internet est particulièrement symptomatique : dans ce que les médias traditionnels nomment « le monde réel », rien ne s’est produit, aucune attaque, aucune parole ; mais en réalité parole agressive et harcèlement il y a. La violence est rendue invisible (souvent par des discours tentant de mettre en avant le bon fonctionnement des statuts quo actuels, qui eux-mêmes emploient un vocabulaire aseptisé), de fait la victime ne peut de surcroit pas s’en plaindre.

Voilà donc ce que je retiens de cet argumentaire bancal : tout le monde subit des agressions sur la voie publique. Et si alors le problème du harcèlement de rue tel que défini par Marion Seclin pouvait être rattaché à une problématique plus large : celle du respect.

En élargissant ainsi le problème, il n’apparaît plus comme seulement féminin, mais comme concernant la société toute entière. Sans nier les spécificités du combat mené par le féminisme, s’intéresser à l’expérience plus universelle de la violence permet de rendre celle subie par les femmes plus tangible.

La violence généralisée

Boris Taslitzky, Scènes de genre 2 Violence Youtube Raptor Dissident Marion Séclin harcèlement de rue féminisme

L’agresseur et sa personnalité joueraient donc un rôle primordial. Si certaines sont objectivement malsaines, irrespectueuses, le problème devient cependant alors plus large : bien que l’inné joue un rôle, on ne peut nier qu’il est lié à l’éducation, qu’il a à avoir avec la socialisation. Peut-être n’est-ce pas seulement, comme Marion Seclin le dit, le droit de réponse des femmes qui s’est libéré, mais également la langue des dragueurs et les comportements des harceleurs.

Si l’on écoute la communauté des dragueurs de rue (ceux qui revendiquent la pratiquer « dans le respect de la femme », ne pas être insistants), il apparaît que c’est une réponse à l’absence de communication à laquelle il font face au quotidien, une manière de rencontrer l’autre (l’Homme est un animal social ne l’oublions pas).

Pied de nez à la violence verbale et physique que dénonce Marion Seclin, la drague de rue serait (pour certains, on ne parle pas ici des comportements pathologiques) un une conséquence de la violence ambiante, une thérapie.

Là émerge la question qui avait enflammé les claviers : existe-t-il réellement une frontière entre drague de rue et harcèlement de rue ?

Selon moi donc, la réponse émerge lorsqu’on adresse la problématique de la violence, et c’est en cela qu’elle est centrale : pris en dehors du contexte de la rue, des agressions quotidiennes auxquelles les femmes doivent faire face, du sexisme ordinaire, du cat-calling constant, la drague de rue devient la simple volonté d’une personne A de rencontrer au sens plein du terme une personne B. La frontière est ténue car elle dépend du point de vue adopté : est-ce le ressenti de la « cible » qui doit être pris en compte ou bien l’intention du dragueur ? L’objectivité est impossible à atteindre.

De cela je ne pense pas qu’il faille retenir une injonction naïve de type « éradiquons la violence ». Ce qui m’a personnellement frappé est la détresse des individus, que ce soit face aux agressions quotidiennes subies dans la rue, à l’impossibilité de rencontrer quelqu’un, au monde qui les entoure et auquel ils répondent par encore plus de violence. Cette dernière est partout, généralisée, en chacun de nous bien qu’exacerbée chez certains. Pas de moral à cet article, pas de solution : un simple constat, celui de cette violence que l’on a pu voir avec encore plus de détails sur Internet et notamment dans les tweets envoyés à Marion Seclin ou dans la section commentaire des vidéos traitant du sujet. La parole libérée semble nécessairement prendre la forme de la parole violente. Loin de moi la volonté d’excuser les comportements pathologiques des harceleurs, le but ici était d’interroger la drague de rue, ce dont elle serait le symptôme.

Beaucoup, à la suite de cette affaire, se sont alors interrogés sur une problématique vieille comme le monde mais renouvelée aujourd’hui par le numérique et l’anonymat qu’il prodigue : la liberté d’expression justifie-t-elle toutes les prises de parole ? Au-delà de la défense d’une opinion, au-delà de la liberté individuelle, au-delà du principe même de liberté, réside en effet la sensibilité de l’autre.

Will.

[1] Marion Seclin est une actrice active dans le collectif Studio Bagel notamment. Elle est aussi rédactrice sur le site madmoizelle.com évoqué ici et tourne plusieurs séries de vidéos pour ce dernier.
[2]  « Majoritairement des femmes » est l’expression employée dans la vidéo. Pour plus de simplicité de lecture, je dirai ici « les femmes » mais gardez à l’esprit que c’est une généralité qui a pour unique but de rendre mes propos plus fluides.
[3] Petit florilège de ce qu’a subi Marion Seclin sur le site madmoizelle.com, Petit précis de cyberharcèlement illustré en 295 commentaires (11/11/2016)
[4] À voir une série de vidéo très complète sur le sujet du youtubeur Absol Video. Si l’on souhaite comprendre comment fonctionnent nombre de polémiques sur les réseaux sociaux (dont bien évidemment celle dont nous parlons ici), il me semble essentiel de saisir ce phénomène :
1) Les Trolls du web
2) Trolls VS Haters
3) Votre troll intérieur

[5] Mathieu Sommet

Sources & approfondissement :

Pour ceux qui veulent se plonger ou se replonger dans ces débats ou simplement mieux saisir leur ampleur, ces vidéos sont une bonne entrée en matière :
–    Pour le point de vue du très populaire Mathieu Sommet qui met notamment l’accent sur l’engagement politique du Raptor :
DROIT DE RÉPONSE AU RAPTOR DISSIDENT par Mathieu Sommet
–    Pour une réflexion ultra-théorique qui questionne la liberté d’expression notamment :
Le cas Raptor Dissident : violence, harcèlement, censure, quelles limites ? par Dany Caligula
–    Pour une vidéo clairement contre les méthodes du Raptor qui analyse les effets néfastes de ses vidéos :
Raptor dissident, virilisme et culte de la personnalité par Licarion
–    Pour une analyse neutre qui essaie de traiter différents aspects de l’affaire :
Raptor Dissident – Vulgarité – SJW – Censure – Clash – Mathieu Sommet – Youtube Drama par Minute Papillon
–    Pour un résumé de « l’affaire » :
Raptor Dissident, Mathieu Sommet et néo maccarthysme par Caljbeut

Crédits photo :

–    Sainte Blandine, Patrick Incognito, 2009
–    Sebastiano Ricci, L’enlèvement des Sabines (1700)
–    Rémy Cogghe, Combats de coqs en Flandres (1889)
–    Dan Earle, Some Pain Along the Way (2009)
–    Boris Taslitzky, Scènes de genre 2 (1971)
–    Gregg Araki, The Doom Generation (1995)

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