Les enfants sont-ils des opprimés comme les autres ?

Le 26 janvier dernier, le Conseil Constitutionnel a censuré l’article 222 du projet de loi Egalité et Citoyenneté qui interdisait symboliquement le recours aux violences corporelles des parents envers les enfants. En clair, l’amendement « contre la fessée » a été rejeté. Commentant cette décision, Laurence Rossignol affirme que « d’une certaine manière, les députés ont revendiqué le droit de frapper les enfants ».  Si pour l’instant la violence envers les enfants semble indifférer aux députés, le docteur Yves Lazimi, fervent défenseur de l’éducation non-violente, maintient que frapper un enfant nous choquera demain autant que frapper sa femme nous choque aujourd’hui.

Les enfants, population sans droits ?

Ainsi, il apparaîtrait comme socialement admissible de frapper son enfant, ce qui entérine le fait qu’un enfant n’a pas le droit de voir son intégrité physique protégée, contrairement aux autres membres de la population, pour qui toute violence physique ou verbale peut faire l’objet d’un dépôt de plainte. Ce n’est pas tout : le régime de l’enfance se caractériserait plus généralement selon l’essayiste Yves Bonnardel dans son livre La Domination adulte par une privation de droits fondamentaux et un contrôle de tous les instants de leur vie. Comme résumé par la sociologue Charlotte Debest commentant Bonnardel :

« Quel type de régime se caractériserait par l’imposition d’horaires pour manger, dormir et travailler, par le contrôle de ses fréquentations et de son emploi du temps, par l’impossibilité de saisir la justice, par l’interdiction de conduire un véhicule, par l’interdiction de voter et d’être représenté politiquement, par l’obligation de demander la permission pour tout et n’importe quoi – aller aux toilettes, parler, se taire – par l’impossibilité sans accord d’une tierce personne de sortir de chez soi, par l’obligation d’habiter à tel endroit avec telles personnes plutôt que dans tel autre avec telles autres, par l’interdiction d’avoir une indépendance économique et donc de pouvoir subvenir à ses propres besoins ? Un régime dictatorial ? Un régime esclavagiste ? Un régime totalitaire ? »

Charlotte Debest, commentant Yves Bonnardel.

Ce type de régime que nous qualifierions de totalitaire si nous y étions soumis, nous l’appliquons pour nos enfants.

Un statut ambigu de l’enfant

Cette idée peut nous sembler choquante, tant nous sommes convaincus que « l’enfant » a des droits dans notre société, en témoignent les diverses mesures de « protection de l’enfance » associées à certaines institutions (DDASS par exemple).

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« L’enfant » – c’est-à-dire tout individu de moins de 18 ans – dispose certes de droits, par exemple définis par la Convention internationale des droits de l’enfant. Notamment des droits dit « humains », comme le droit à la vie, à la sécurité, le principe de non-discrimination, des droits civils comme le droit à une nationalité, à une identité. S’y ajoutent des droits considérés comme spécifiques aux enfants, le droit à une éducation, le droit à la protection, le droit de vivre dans sa famille…
Cependant, stricto sensu, l’enfant (qu’on entendra au sens de « mineur ») n’est pas une personne au sens juridique du terme. La « personnalité juridique », soit le fait de disposer de droits et de devoirs, est en effet subordonnée à la majorité. Le mineur est ensuite, selon les spécialistes, frappé d’une incapacité juridique, c’est-à-dire qu’il ne peut pas exercer d’actions en justice en son nom propre et a besoin d’une représentation. Un exemple significatif est qu’un enfant peut avoir une propriété en son nom (par exemple un patrimoine provenant d’un héritage), mais est considéré comme « incapable » de le gérer : cette tâche échoit à son tuteur légal, généralement ses parents.

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Le statut d’enfant est donc ambigu, d’une part parce que les « droits de l’enfant » sont vastes et hétéroclites. D’autre part, l’ambiguité (et l’incohérence selon Bonnardel) vient aussi du fait qu’être un enfant c’est avoir des droits mais ne pas pouvoir les défendre en son nom propre : il doit compter sur ses parents pour les défendre.

Les enfants soumis à l’arbitraire des parents : une domination adulte ?

De ce statut ambigu découle le fait que les enfants sont soumis à l’arbitraire des parents, selon Yves Bonnardel. Il s’appuie dans son ouvrage La Domination Adulte sur de longs développements autour d’un exemple : l’inceste [1]. L’inceste est un phénomène relativement courant (3% de la population française est concernée, selon les chiffres d’une enquête de l’INSERM de 2007, repris dans Clio Revues « Femmes, genre, Histoire »), contre lequel les enfants peuvent très difficilement se défendre : non seulement parce qu’il est psychologiquement difficile de se retourner contre une personne d’autorité, mais aussi parce que l’enfant ne peut pas légalement porter plainte sans son responsable légal. Or quel parent maltraitant ou incestueux porterait plainte contre lui-même souligne à raison Bonnardel ?

Plus largement, Bonnardel analyse la famille comme une « structure d’appropriation », héritière de la familia romaine dans laquelle le patriarche avait le droit de vie ou de mort sur femme et enfants. Dans cette famille, les enfants sont constamment soumis aux ordres, injonctions et velléités des parents, qui ont notamment des droits sur leur corps (au hasard droit de frapper, d’opérer sans le consentement [2], de faire circoncire, de percer les oreilles, de décider des vêtements). Par exemple, selon une étude citée par lui, 75% des phrases adressées aux enfants seraient des ordres ou des requêtes. Cet exemple significatif prouve que nous considérons que l’enfant appartient à ses parents et que quand un parent frappe ou humilie son enfant dans la rue, personne n’intervient au motif que c’est « une affaire privée ».  Ainsi, être parent selon Bonnardel, c’est « disposer d’un pouvoir exorbitant et non remis en question sur un autre individu ».

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Les enfants, soumis à l’arbitraire des adultes, font face à de nombreuses situations qui seraient considérées comme humiliantes si elles étaient imposées à des adultes : coups, mots blessants, dévalorisation, négation de l’intimité… On peut citer comme autre exemple le fait que beaucoup de parents exposent à présent la vie de leurs enfants sur les réseaux sociaux (photos sur le pot, intimes..) sans leur demander la permission, ce qui serait perçu comme humiliant pour un adulte, ainsi que comme une violation de son droit à l’image.

Une essentialisation de l’enfance ?

Yves Bonnardel souligne que le postulat que les enfants sont forcément vulnérables, irresponsables et ont besoin, jusqu’à 18 ans, d’être protégés, n’est jamais remis en question. On parle couramment de « l’enfant » au singulier,  notamment en psychanalyse, qui a tendance à présenter un modèle unique de développement de l’enfant, sous la coupe de l’autorité parentale « bien tempérée », et qui essentialise et stéréotypise les réactions et personnalités des « enfants ». Ainsi, on peut lire par exemple dans un ouvrage de psychologie grand public : « L’adolescent ne possède pas de second degré » – du même type que cet article sur « La Psychologie de l’adolescent », du fabuleux Journal des Femmes. Le parallèle avec les stéréotypes de genre ou de race est ici évident. La sociologue Christine Delphy dénonce aussi le fait que l’enfant considéré comme « typique » dans nos représentations est le nourisson qui est dans un état de dépendance totale,  comme en témoigne l’étymologie du mot  : enfant vient d’infans qui signifie en latin le nouveau-né qui ne dispose pas encore du langage. Parler d’enfant en général sans tenir compte des particularités liées à l’âge ou au stade de développement n’a ainsi aucun sens.

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Cette conception de l’enfant qui se veut universelle n’est pas propre à toutes les sociétés, ni à toutes les époques. En Occident, ce n’est qu’au XVIIème-XVIIIème siècle que l’on on commence à envisager une spécificité de l’enfant (éducation propre, vêtements enfantins spécifiques…), selon l’historien Phillipe Ariès [P. Ariès, 1960]. Avant cela, l’enfant qui survivait aux stades les plus périlleux du développement infantile était considéré comme un adulte, et pouvait travailler ou se marier de la même manière.  Il ne s’agit pas là de glorifier le passé, mais de souligner que cette conception de l’enfance que l’on considère comme universelle est historiquement et socialement construite.

Une discrimination : l’« âgisme »

Cette essentialisation pourrait donner lieu à une discrimination, qu’Yves Bonnardel propose d’appeler l’ « âgisme » [3]. Un mineur jugé irresponsable uniquement à cause de son âge et non en raison de son comportement se verrait ainsi victime d’âgisme. Bonnardel propose d’établir d’autres critères que le simple âge pour juger de la responsabilité des individus : des critères de développement intellectuel ou de compréhension des responsabilités, certes difficiles à évaluer.

Vers une émancipation des enfants pareille à l’émancipation des femmes ?

Toujours selon Yves Bonnardel, il y a possibilité d’abolition du statut de mineur, qui passerait notamment selon lui par un accès au travail et à la possession de ses propres ressources. Il note ainsi que des mouvements de libération des enfants existent et sont parfois organisés par les mineurs eux-mêmes. Bonnardel mentionne ainsi des organisations d’Enfants et Jeunes Travailleurs existent dans les pays du Tiers Monde depuis 1975, et luttent pour le droit au travail des enfants (ainsi que pour la non-exploitation). En « Occident », divers collectifs ont vu le jour, dont dans les années 1970 le collectif « Mineurs en Lutte », contre l’abolition du statut de mineur et composé d’adolescents ayant fugué de leur foyer éducatif. Ces luttes sont niées et oubliées, et le rôle des mineurs dans les luttes est en général minimisé, en témoigne qu’il est souvent oublié que de nombreux lycéens ont participé à mai 1968.

Cette situation fait penser à celle des femmes il y a quelques décennies (et encore aujourd’hui) et permettrait de formuler l’hypothèse qu’un jour les revendications visant à permettre aux enfants plus de libertés et d’autonomies pourraient avoir un écho.

On peut ne pas adhérer totalement à toutes les idées d’Yves Bonnardel, notamment lorsqu’il propose d’autoriser le travail enfantin pour les doter de droits et lutter contre leur exploitation. Face à ces idées, les réticences, ainsi que les peurs, sont nombreuses : un enfant peut-il vraiment se développer sans contraintes ? N’y a-t-il pas un risque de désordre total, de généralisation du si redouté et décrié phénomène de l’« enfant -roi » ?

On peut répondre d’une part que Bonnardel, pour tout radical qu’il soit, ne propose pas de faire travailler tous les enfants, mais seulement de rendre le travail et l’indépendance possibles. Il adhère à l’idée qu’il faudrait des solutions incitatives pour permettre à tous les enfants d’étudier librement, notamment en repensant le système éducatif sur des bases moins autoritaires, et en dotant tous les individus y compris mineurs d’un revenu type revenu universel les délivrant de l’obligation de travail. Pour le risque de désordre, il semble que ce soit justement une peur liée à notre époque : d’autre statuts de l’enfant ont été expérimentés au cours de l’Histoire et n’ont pas eu pour résultat un plus grand « désordre ». Il conviendrait peut-être également d’analyser et de mesurer ce risque, plutôt que de se laisser aller sans justification à cet argument qui s’appuie sur les théories psychanalytiques dont la scientificité reste à démontrer [4], comme sur des arguments d’autorité. On pourrait aussi comparer cette peur du désordre à la peur de laisser les femmes travailler, voter, et faire ce qu’elles veulent, peur exprimée notamment au moment du débat suffragiste au XIXème siècle en Occident : est-il vraiment juste de les contraindre à cause de cette peur ? N’est-elle pas due seulement à ce que nous ne connaissons rien d’autre ?

Ensuite, on peut répondre que le principal mérite de ce livre n’est pas de proposer des solutions mais de poser des questions, pour sortir de la pensée unique de l’enfance. Le but semble être de suspendre nos préjugés et nos représentations face à l’enfance : Bonnardel cesse par exemple de parler d’« autorité » parentale, terme comprenant une légitimation implicite, pour parler de « pouvoir parental ». S’ensuit alors une description fine de tout ce que subissent les enfants dans la société, réalité d’habitude occultée car nous préjugeons que toutes ces contraintes sont légitimes. A la lecture, cette liste interpelle et nous pousse à nous questionner. Pour qualifier cette situation, il semble enfin que les concepts de domination et d’oppression s’applique particulièrement bien à la situation décrite.

Il est donc fécond de penser les enfants comme des opprimés car cela nous fait réfléchir à notre conception de la personne et de la démocratie. D’où la question : sommes-nous vraiment en démocratie si nous enfermons tous les moins de 18 ans dans un régime de type totalitaire, où les moindres aspects de leur vie sont contrôlés ?

Emma T.

[1] L’inceste est défini et pénalisé diversement selon les pays. En France, la notion d’inceste est définie par le Code Pénal  comme un acte sexuel commis sur une personne mineure par un ascendant (frère, soeur, oncle, tante, neveu, nièce ou un de leurs conjoint), dès lors que celui-ci a une autorité de droit ou de fait sur la victime. L’inceste est reconnu comme circonstance aggravante lors d’un viol par le Code Pénal.
[2] Notamment dans le cas où l’enfant naît intersexué (1 à 4% des naissances selon les estimations), la réassignation est souvent réalisée à la naissance en consultant les parents. Cette opération de réassignation sans consentement est considérée comme une mutilation sexuelle par le militant intersexe Vincent Guillot.
[3] Cette dénomination désigne à l’origine les discriminations envers les personnes âgées, cepedant elle a été étendue pour désigner toute discrimination envers un individu au seul motif de son âge.
[4] La psychanalyse est dite non scientifique par certains philosophes comme Karl Popper ou Adolf Grünbaum : elle serait non-réfutable c’est à dire non attaquable sur le terrain de la vérité ou de la fausseté. Il semble qu’aucune expérience ne puisse par exemple démontrer la réalité de l’inconscient énoncé par Freud.

Sources :

Ariès Phillipe, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Plon, Paris, 1960

Bonnardel Yves, La domination adulte – L’oppression des mineurs, Myriadis, 2015

Clio Revue, « Femmes, Genre, Histoire », à propos de : Nathalie Bajos & Michel Bozon (dir.), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008.

Code Pénal français

« La réfutabilité », Critique de la psychanalyse, Wikipédia.

Crédits images :

« La Liberté guidant le peuple », Charles Delacroix

« La Gifle » – Campagne de prévention « Il n’y a pas de petite claque » (Youtube)

« Autportrait » Elisabeth Louise Vigée Le Brun

Magic Maman

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2 réflexions sur “Les enfants sont-ils des opprimés comme les autres ?

  1. Je trouve que dans l’analyse de Bonnardel il manque un élément évident mais pour le moins essentiel : l’enfance n’est pas une caractéristique immuable de l’individu, un de ses attributs « inné », mais un état transitoire. En cela par exemple je trouve que le parallèle avec la situation des femmes est un peu faussée.
    En effet, pourquoi ne pas prendre le problème dans l’autre sens : l’enfance serait une étape précédant l’émancipation que tout individu doit achever à un moment ou à un autre de sa vie. Cette émancipation atteint des degrés différents selon les personnalités mais elle prend forme dans tout développement. C’est ce que beaucoup expérimentent lors de la crise d’adolescence, ce moment de rébellion contre l’autorité. Cette « étape » me paraît primordiale car elle apprend à l’enfant à cultiver son esprit critique : il remet enfin en cause sa socialisation primaire, les règles et les normes qui – il est vrai – lui ont été imposées par ses parents, pour construire les siennes propres (souvent radicalement opposées pendant une courte période de temps – « la crise d’adolescence donc » – puis plus mesurée). C’est le moment où il entame réellement le processus de « maturité » (qui se poursuit tout au long de la vie).
    Parce que l’enfance est transitoire, j’ai du mal à considérer ça comme de l’oppression : on apprend à l’enfant à suivre des règles (aveuglément dans un premier temps), puis vient le temps qu’il développe les siennes propres, qu’il s’en émancipe en même temps qu’il prend son indépendance (avec entre les deux une période de transition donc qui peut prendre des formes plus ou moins violentes mais que je pense essentielle et naturelle).
    Bien entendu, mes arguments sont centrés sur les sociétés où la condition de l’enfant n’est pas profondément problématique, les situation où il n’est pas exploité et où son intégrité physique et psychologique ne sont pas menacées. Dans ces cas là, il faudrait en effet que l’indépendance, comme le dit Bonnardel, intervienne plus tôt et soit favorisée par des mesures telles que celles qu’il propose.
    Les situations réellement problématiques dans nos sociétés seraient alors selon moi plutôt celles où l’on ne laisse jamais à l’enfant la possibilité de devenir adulte.

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