Chroniques du pays II – Pourquoi j’ai craché sur le vice-ministre de l’Intérieur paraguayen.

Chroniques du pays

– Partie 2. Pourquoi j’ai craché sur le vice-ministre de l’Intérieur paraguayen –

Voir la Partie 1. Féminicides au Paraguay #NiUnaMenos

Complices: E1, E2, E3, E4 (moi), E5 + E6 pour le montage vidéo. Merci pour ce moment d’anthologie.

Ha ! Je vous ai bien eu-e-s. Vous avez cliqué parce que vous étiez curieux-ses de savoir, dans l’ordre :

1) Qui c’est ce mec, ce vice-ministre de l’Intérieur paraguayen (oui, du Paraguay, on en entend pas parler des masses, je vous le conçois) ?
2) Pourquoi elle a fait ça ?
3) Craché, vraiment ? Comment ça ?

Qu’à cela ne tienne. Je vous dois quand même la vérité : non, je n’ai pas réellement craché. Je me suis lâchée. Je lui ai gueulé dessus tout ce que j’avais d’enfoui depuis quatre ans. Enfin, ce n’était pas moi non plus, mais plutôt ma complice. Je vous expliquerai, ne vous inquiétez pas.

D’abord quelques éléments de contexte pour expliquer pourquoi, et en quoi le « crachat » est un acte de contestation citoyenne en Amérique Latine, et plus spécifiquement au Paraguay.

Les raisons politiques du crachat

J’entends dire parfois qu’on fait partie de la jeunesse désabusée qui ne se bougera pour rien au monde. Les raisons ne manquent pas: il faut dire que le Paraguay, après une dictature militaire de 35 ans et la permanence du même parti au pouvoir pendant la transition à la démocratie, une petite brèche d’espoir s’est ouverte avec la victoire du parti progressiste en 2008. Enfin s’ouvrait devant nous la possibilité d’avoir une vraie politique de réforme agraire qui en finisse avec cette absurde concentration de grands propriétaires terriens, le 85-2 (85% des terres appartiennent à 2% de la population) [1]. C’est la logique même de l’expropriation du paysannat pauvre expulsé de ses terres, et qui viennent grossir les ceintures de pauvreté de la capitale, ou qui deviennent des groupes d’occupants sans-terre. Avec nos taux de pauvreté record, de mouvements de migration forcés, et de déforestation avançant à vitesse grand V [2], tous nos espoirs étaient portés sur un nouvel élan qui allait, on l’imaginait, de façon magique, supprimer enfin tous ces taux critiques d’un revers de main, toute cette histoire récente qu’on a du mal à (sup)porter.

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« Dans un pays où 85% des terres cultivables appartiennent à 2% des propriétaires. »

Les raisons profondes : « La jeune désabusée » vous emmerde

Soyons clairs. J’ai un message pour vous, adultes et opinologues en tout genre. Je vous emmerde profondément. Désolé, mais l’argument « je n’ai jamais connu autre chose que la dictature » n’est plus d’actualité. Je sais que vous y croyez, ou avez cru vous aussi, les parents, au revers magique, au retour à la démocratie. Hélas. Non. Vous avez serré les poings, respiré un bon coup, et avancé. Nous aussi on serre les poings. Tou-te-s. Mais que faire ? Après, je ne parle qu’en mon nom : ne rien faire m’est insupportable. Cette impression de me faire avoir en permanence ne se sépare plus de moi. Je fais partie de la jeunesse qui a vu 400 personnes mourir dans un incendie géant, en 2004, alors que nous étions pré-adolescent-e-s. Elle nous a laissé un vide énorme et un immense sentiment d’absurde. Le supermarché « Ykuá Bolaños », lieu de rendez-vous du dimanche de mon quartier chéri de Trinidad, est devenu un immense piège de feu qui s’est consumé en trois jours suite à l’explosion d’un trou d’aération bouché dans les cuisines. Quand ton voisin n’est plus là parce qu’il est parti chercher de la pâte à pizza, et qu’il n’en est jamais revenu, comment avoir encore la foi ?

Comment expliquer ce qui se passe dans la tête de ce patron de supermarché, qui, dans ce bâtiment qui n’avait AUCUNE issue de secours – donc un vrai piège humain –, et qui ordonne la fermeture des portes pour que les gens ne partent pas sans payer, et qui s’enfuit lui-même avec la caisse, en donnant des ordres à ses employés de ne pas bouger de leurs postes ?

Comment expliquer que ce même patron s’en soit sorti avec seulement cinq ans de prison, dans un procès interminable et douloureux pour les victimes, qui se sont vues même tourner le dos par la société civile, alors que des paysans inculpés sans preuve du massacre de Curuguaty peuvent prendre 35 ans de tôle sans que personne ne bronche ?

Comment avoir encore confiance dans un système judiciaire qui est capable de tout pour protéger des intérêts qu’on ignore, et qui n’hésite pas à nous faire violence à travers de mensonges aussi grands que leurs Palais et richesses, sans que personne ne sorte de ses gonds ?

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Mémorial du Supermarché Ykua Bolanos, hommage du 1er août 2013

Le cas Curuguaty ou la goutte de trop

Curuguaty. Le nom de cette commune paraguayenne est, par métonymie, devenu celui du massacre. Nous disions tout à l’heure que nous attendions le virage à gauche de 2008 comme un vrai catalyseur d’un changement réel, notamment sur la question de la terre.  Il n’en fut rien. Pour des raisons stratégiques, la coalition progressiste s’est mis à dos la majorité parlementaire, tout projet étant immédiatement bloqué par l’opposition. L’inégalité, l’expulsion des paysans de leurs terres et la criminalisation de la lutte paysanne a fait monter la mayonnaise très vite, notamment autour des terres de Marina Kue à Curuguaty, appropriées de façon douteuse par une grande famille de la grande bourgeoisie paraguayenne, les Riquelme.

Les paysan-ne-s sans terre, réclament que ces propriétés leur reviennent via la réforme agraire. La tension monte et la police, l’armée menace d’entrer dans la propriété. Et le 15 juin 2012, la bulle éclate : 17 morts, 11 du camp paysan, 6 policiers. Et depuis, c’est une immense mascarade judiciaire qui s’est mis en place. L’affaire sent le roussi, depuis tous les points de vue, et à tous moments du procès. C’est l´affaire qui a entraîné un coup d’État parlementaire, mais je ne m’attarderai pas là-dessus.  Le cas Curuguaty est devenu depuis ce jour-là une croix bien lourde à porter.

Depuis quatre ans les procureurs en charge de l’affaire enchaînent les bévues: inculpation des paysans pour les morts policiers (alors qu’il y a aussi des victimes paysannes) affirmation de leur culpabilité avant d’avoir les preuves par le procureur, non-respect de la chaine de vigilance des preuves, témoignages contradictoires, douilles qui ne correspondent à aucune arme, et la liste suit. On aura tout vu : depuis des témoignages contradictoires des médecins légistes, trois grèves de la faim des inculpés, et le procureur qui brandit des preuves, comme un pécul, comme preuve de la présence des paysan-ne-s sur Marina Kue.

Tout cela serait limite drôle si on ne devinait pas entre leurs lignes que d’intérêts obscurs sont en jeu, protégés par les procureurs qui ne savent plus quoi faire pour dilater le procès alors que de nouvelles preuves très graves surgissent avec une enquête parallèle, notamment la piste d’exécutions extra-judiciaires et la présence de francs-tireurs dans le lieu du massacre. Plus l’affaire devient grave, moins l’impact est fort: la société civile se désintéresse progressivement. Mis à part les organisations et le mouvement d’Observateurs-trices de Curuguaty qui continue le suivi du procès, les inculpés se sentent abandonnés. J’ai l’impression de me retrouver exactement cinq ans auparavant, dans le suivi du procès de l’Ykuá Bolaños.

Je sais que mon explication est longue, mais j’arrive au cœur du sujet : qui est ce vice-ministre et pourquoi on lui a craché dessus.

Après un procès interminable qui se suspend à chaque soubresaut et qui durera quatre longues années encore – de nouvelles incohérences sont à signaler à chaque retour du procès –  la sentence nous est enfin tombée enfin le 11 juillet 2016. Une longue lecture de sentence qui durera plus de trois heures. On observe hagard-e-s, on supporte les trois heures sans rien pouvoir faire, tandis que les procureurs, dont l’historique Jalil Rachid, avec sa coiffure dite de lèche-de-vache (avez-vous jamais vu à quoi ressemblerait votre tête si une vache l’y avait léchée ?) crient à la victoire.

Jalil Rachid. Le même, qui a été accusé d’avoir été en lien avec la famille Riquelme. Le même qui a gonflé la bourse d’incohérences à chaque reprise du procès, crachant sa bile et sa rage contre les paysan-ne-s à chaque occasion. Le même, qui a osé affirmer que les femmes inculpées étaient là pour « attirer les policiers hommes ». Le même, enfin, qui a été nommé vice-ministre de l’Intérieur, peu avant la fin du procès Curuguaty. Vous voyez les nanars où les méchants du film célèbrent leur victoire ? Ça nous faisait un peu le même effet. Et le voir lui dans les JT dire que justice était faite, après un procès aussi grossier, c’était la goutte de trop. La statue de Dame Justice semble  se moquer des pauvres et des morts – et désormais des prisonniers politiques –, elle qui trône devant la Tente de la Résistance, cet espace crée devant le Palais de Justice par les familles de Curuguaty qui occupent la Place jusqu’à ce que quelqu’un enfin mette un peu de bon sens à cette affaire. Ils sont toujours là.

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Jalil Rachid, avec sa magnifique coupe léchée par une vache, et son air à la Falco dans « Der Kommissar ».

Vous conviendrez que se faire étiqueter par-dessus-le-marché de jeunesse passive et désabusée par des gens qui sirotent leur maté froid depuis leur corridor frais à l’abri des 40°C assommants, voilà qui a le don de me gaver profondément.  Si vous saviez seulement ce que c’est, de porter en permanence cette saveur amère dans la bouche, celle du jour du massacre, celle du coup d’État. Ce goût à impuissance mêlée de colère. Nous sommes la jeunesse qui traîne de pieds juste parce qu’on a les poings lourds et fermés par la rage, et qui n’arrive pas à cracher toute cette bile accumulée. Nous ne sommes pas solidaires avec eux-elles. Nous sommes les adolescent-e-s de l’Ykuá Bolaños, nous sommes les jeunes de Curuguaty.

Non, en 2016, après quatre ans de suivi passif de Curuguaty, je n’en pouvais plus. Je traîne encore plus des pieds, je fulmine. J’habite en France, je vais au Paraguay dans deux semaines. Une semaine. Des idées vagues trottent dans ma tête. Qu’est-ce que je peux faire ?

Une semaine avant le départ j’ai une illumination, qui tourne vite à l’obsession.
Je sais ce que je vais faire.
Je vais faire un escrache.

Cracher, déféquer, un acte citoyen en Amérique Latine

Non, ce n’est pas un crachat, mais presque. Il s’agit d’une forme d’action collective qui se banalise au Paraguay. Forme de protestation citoyenne qui veut que, si on trouve une personnalité politique indésirable dans un espace public, les personnes  qui réalisent un escrache font savoir à la personne indésirable qu’elle n’est pas la bienvenue grâce à des actions choc, ce que font le groupe des entartreurs, par exemple. Depuis toute petite ma mère me parlait souvent de l’exemple des escraches qu’elle avait entendues en Uruguay, où tout-e-s les client-e-s d’un restaurant sont sortis à la suite quand un ancien militaire, connu pour ses sessions de torture, était rentré dans le même espace que les autres. Très efficace.

Au Paraguay, impossible de parler d’escrache sans évoquer la figure majeure de ce type d’acte burlesque : Paraguayo Cubas. Rien ne l’arrête : après avoir fait des graffitis sur un commissariat, jeté des biscuits sur des policiers, traîné en justice, Payo finit par…déféquer sur la table-même du tribunal, enlever sa ceinture et frapper ses gardiens avec. A peine libéré, avec son complice Kelembú, ils font une marche à deux depuis une ville de campagne jusqu’à Asunción, en menaçant d’aller faire des graffitis devant Mburuvicha Róga (grosso modo, « La maison du Chef » en guarani, le Palais présidentiel). Des flopées de CRS les attendent devant. La photo des deux féroces manifestants devant une horde de casques bleus est délicieuse.

Les escraches de Kelembú et de Payo nous font rêver, tout comme l’action choc des familles des paysan-ne-s de Curuguaty et de la professeure d’histoire Margarita Durán Estragó, qui s’enchaînent pendant plusieurs jours devant la Tente de la Résistance et du Palais de Justice. Nous aussi, on ne veut plus rester les bras croisés, à recevoir passivement toute cette merde politique dans notre face sans piper mot. Nous aussi, on veut faire un escrache. Et on va le faire.

Nous avons un plan et les moyens de l’exécuter

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Je ne suis pas la seule à être prête à faire cette folie. Au fil des jours et des discussions, j’identifie un petit groupe d’intéréssé-e-s entre mes contacts Et petit à petit, le plan prend forme. Et dans des réunions très secrètes et très sérieuses, on élabore le plan «escrache Curuguaty». Pour des raisons de confidentialité (des impliqués), je garderai les noms dans l’anonymat, ainsi que l’Université dans laquelle s’est déroulé l’escrache. Les complices: une amie française de visite chez moi pendant une semaine. trois ami-e-s étudiant-e-s de ladite Université, qui m’ont bien confirmé que Rachid, vice-ministre de l’Intérieur de l’époque, est professeur de Droit de l’Environnement (oui oui, ce n’est pas une blague).

On peut avoir peu de temps devant nous, beaucoup d’obstacles et moult alcool quand on conspire, on veut que notre révolution soit festive. Un peu à l’image du film « No » de Pablo Larraín. On veut se déguiser en clowns. On veut mettre la honte de la vie aux responsables du non-éclaircissement du cas Curuguaty. On ne va pas les laisser en paix, comme eux ils nous ont pris pour des cons et des bites. Et bien, ils verront.

Le plan est prêt. Il nous reste à savoir les jours où il est là, à préparer les costumes, et un diplôme très beau que nous lui avons préparé pour l’occasion.  Or les jours passent. J’ai un mémoire à rendre entre temps, qui m’occupe presque à plein temps, et comme notre contact présent dans l’Université n’arrive pas à obtenir l’information du jour de présence de Rachid dans la Faculté, nous ne décourageons pas. Nous allons dans le centre-ville pour visiter un musée le dernier lundi soir sur le sol paraguayen.

Un plan incertain jusqu’au dernier moment

Et là le coup de fil tombe. « Rachid sera dans deux heures à l’Université pour son cours ». Coup de bol, on est à cinq minutes du campus. Je ne sais pas par quelle intuition, j’avais sur moi une clé avec le diplôme ci-dessous. On court donc, dans les couloirs de Sciences Sociales, rejoindre nos complices. Étant donné que l’opération pourrait compromettre plusieurs d’entre nous, surtout celles qui étudient dans la même Université, c’est E5 qui décide de se lancer et de faire la « cracheuse ».

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Traduction : « La Super-Méga-Archi-Über-Honorable Chambre des Clowns du Paraguay (et bien plus!) a l’honneur de décorer Jalil Rachid Lichi pour son rôle très clownesque lors du procès Curuguaty, pour la meilleure coiffure « lèche-de-vache » de tout le Palais, Pour avoir imputé des innoncents avec de preuves aussi ridicules, nous n’aurions pas pu faire mieux nous-mêmes.

Très fier-e-s de vous,

La Très Honorable Chambre de Clowns. »

Dans l’entrée, nous avons un petit moment d’hésitation. Que se passera-t-il ? Nous n’avons pas pensé aux conséquences jusqu’à ce moment-là. Allez, on se lance au cœur de l’Université.  On entre en terrain connu, c’est-à-dire aux « Fosses » de Sociologie, pour lequel il faut descendre par un escalier peu rassurant, devant une immense Vierge Marie qui trône dans cette Université privée très réputée. Nous nous retrouvons avec nos complices, tou-te-s dans des carrières de Sciences Humaines et Sociales.

L’Université est construite de telle sorte que les couloirs de Sociologie se trouvent dans le sous-sol, relié à l’extérieur (les couloirs de Droit) par un escalier qui sort des « Fosses », au rez-de-chaussée. Notre informateur passe à nouveau : il a réussi à trouver le numéro de la salle de Rachid. C’est au fin fond de l’Université, à côté du parking. On dirait que la Fac n’aime pas trop exposer son professeur star… Nous allons imprimer le diplôme. On n’a pas le temps de se déguiser en clowns, alors que nous avons fait toutes les autres manifs deguisé-e-s au cas où. Tant pis, on se lance.

Je n’arrive pas à le croire. J’ai l’impression qu’on ne réussira pas. Mais à échanger nos regards rageurs, on est tous déterminés. Au pire ce sera un échec, ou la garde à vue. Et pourtant…

On s’approche de la salle de cours, qui est vraiment cachée à côté du parking, où il faut remonter les Fosses, tourner à gauche, continuer tout droit, contourner la bibliothèque, tourner à droite, et la voilà. On y est. Pourtant on ne sait toujours pas si Rachid est là. Je suis désignée volontaire pour faire « l’éclaireuse », c’est-à-dire rentrer dans la salle de cours pour vérifier qu’il s’agit bien de lui. Soit, allons-y.

J’inspire un grand coup, et j’ouvre la porte.

Je vois devant moi deux groupes d’étudiants qui travaillent en cercle. Ils me dévisagent tou-te-s d’un air interrogateur. Dans une telle fac, et dans ce cours paumé au milieu d’un parking à 20h un lundi, difficile de se dire qu’il y aura un retardataire. Je tourne la tête vers le bureau du professeur. Coiffure lèche-de-vache et costard. C’est bien lui. Il ne bronche pas, ne fait même pas l’effort de lever les yeux. Je claque la porte. A mon visage blême, mes camarades devinent tout de suite. On court, l’adrénaline au top, se mettre en position.

Incroyable. On ne croit pas qu’on soit là, que ce soit lui. On est extrêmement nerveux-ses mais tout revient d’un coup. La rage. La bile. Les paysan-ne-s condamnées. On ne sait pas quelles seront les représailles. Au pire on finira au poste. On s’en fout, on le fera.

Je me place à côté de E1 et de E2 qui se dandinent. Il fait froid ce soir-là. A est du côté de la porte, diplôme en main. Elle ne quitte pas des yeux cette porte bleue. Il manque encore vingt putain de longues minutes. Très longues.

 Vingt heures sonnent. Les étudiantes sortent. Toujours pas de Rachid. Il mettra encore dix minutes à sortir. Je me prépare.

Cracher sa bile contre un ours mal léché

Tout à coup, E2 me dit, Hey, hey, fais attention, le voilà, le voilà. Et tout se passe très vite.

E5, la « cracheuse », part tout doucement – on la sent nerveuse – elle hésite, n’arrive pas à se lancer. Rachid ne devine pas tout de suite de quoi il s’agit. Il comprend très vite quand d’un coup elle se transforme. Elle commence à littéralement sortir tout ce qu’elle a, rugit toute sa rage intérieure.

 «T’es qu’un clown, le plus grand clown au monde ! Tes mains ont du sang ! Tes mains ont du sang de Curuguaty ! Toute la société civile devrait te faire subir ça, salaud ! ».

Rachid commence à courir, couvert par deux autres personnes. Il est parti, le lèche-de-vache, avec deux autres personnes qui servent de bouclier humain. Nous on filme, sans rien dire, un rictus au visage. Un attroupement se forme. On récupère E5, sous le choc encore, mais plus légère. Putain, j’ai envie de lui dire, merci d’avoir vidé le sac pour nous tout-e-s. Mais le plan est loin d’être fini, nous devons encore retourner aux Fosses de Sociologie, et on a encore tout le patio du Droit à traverser. Et les complices des Fosses nous avaient averti que ce ne serait pas chose facile, puisque Rachid bénéficie d’une petite flotte de lèche-culs idolâtres. On commence à courir vers notre terrain.

Les raisons insoupçonnées : mettre à découvert le non-dialogue entre le Droit et la Sociologie

Et ça ne rate pas. Ils nous interceptent pile dans la frontière : les escaliers entre Droit et Sociologie. Un groupe d’hommes, entre cinq et dix personnes qui nous toisent. Nous, toutes des femmes, en bas des escaliers. Dans les Fosses, des gens nous regardent et depuis le parking aussi. Ils éructent : « On peut savoir ce que vous faites ? » « Vous pensez que c’est normal que vous veniez insulter un professeur de l’Université comme si de rien n’était ? » « Curuguaty ? Vous n’avez pas lu les 1000 pages de la sentence finale, donc fermez-la » Et la dernière que j’aime bien: « Imaginez que des gens rentrent dans votre maison et qu’ils prétendent être la sienne. A votre place vous voudriez la récupérer non ? ».

E1 et E2, les deux étudiantes des Fosses et nos complices, s’arment de patience et essaient de leur expliquer la complexité de l’affaire Curuguaty. E5 commence à s’énerver. Moi je rigole dans mon coin. Je trouve ça gros quand même leur petite histoire de maison. Comme si c’était aussi facile. Non, en fait ça m’afflige, de me retrouver dans cet escalier, entre les Sciences Sociales et le Droit, et de voir que ces étudiants ne dialoguent jamais, et apprennent deux versions de la même histoire dans leur coin. Avec deux acteurs majeurs clairement opposés. Une Université dans laquelle les différentes disciplines ne dialoguent pas. Où le ministre de l’Intérieur, après avoir subi un escrache, est obligé de s’enfuir en courant, protégé par une horde d’élèves qui lui obéissent au doigt et à l’œil. Une Université où Margarita Durán Estragó, une professeure d’histoire de trajectoire, qui s’enchaine avec les familles des condamné-e-s, demande la destitution de Rachid, qui lui est refusée. Et on continue encore, pendant une bonne demi-heure, dans cet escalier à la frontière de deux disciplines. J’ai cru qu’on s’en sortirait jamais. Heureusement on est happés par les gens des Fosses, qui nous attendent, et qui nous demandent comment ça s’est passé. Sourires. Accolades. On a réussi. Il faut encore sortir vite de l’Université avant que d’autres renforts hostiles soient prévenus.

Nous nous sommes sentis léger-e-s ce soir-là, libres enfin de notre colère accumulée. Pourtant…Aujourd’hui nous sommes retombés dans cette lourdeur rageuse. Six mois se sont écoulés depuis cet escrache. La semaine dernière, Rachid a renoncé à son poste de vice-ministre de l’Intérieur, dans une année électorale chargée. Margarita Durán et les familles des paysan-ne-s condamnées attendent encore une révision de la décision finale devant le Palais de Justice. La « Tente de la Résistance » vient d’avoir un an. Les jours passent, l’émoi collectif s’effrite. Mais eux ils restent là. Qu’il pleuve. Qu’il fasse une chaleur à ne pas coucher une vache dehors.

Quand Rachid reviendra au Palais de Justice réintégrer son ancienne fonction de procureur, il le sait : toute une tente ne le laissera pas en paix réintégrer ses fonctions, comme si de rien n’était. Toute une tente lui fera un escrache. Et, on espère, que toute la société civile suivra, où qu’il aille.

E4 (Paz Guerrero).

[1] On ne saurait plus que recommander cet excellent court documentaire du réalisateur multi-primé Marcelo Martinessi, qui synthétise en douze minutes les enjeux de la terre au Paraguay (sous-titré en francais): La terre au Paraguay

[2] Ibid.

Sources :

« Incendies Historiques : L’incendie dans le supermarché Ycuá Bolaños« , Mercor Teresa, 18 novembre 2014.

« Aucune justice pour les familles paysannes de Curuguaty au Paraguay« , FIAN International, 28 juillet 2016.

« Cinq paysans paraguayens en grand danger« , Mémoire des luttes, 11 avril 2014.

« Paraguay’s Curuguaty Massacre: A Pretext for a Coup« , Tele Sur TV, 14 juin 2016.

« Apresan a Paraguayo Cubas« , ABC Color, 29 janvier 2017.

« Policía detiene larga marcha de Payo y Kelembú« , Ultima Hora, 24 janvier 2017.

Crédits images :

Dementes X (Une)

La terre au paraguay, Marcelo Martinessi

Chut on a un plan, Chris Haugthton

CUT

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