Chroniques du pays I : Féminicides au Paraguay #NiUnaMenos

Chroniques du pays

– Partie 1. Féminicides au Paraguay #NiUnaMenos –

 G.: Heureusement que ce n’est pas ton Château de verre. Ceci n’est pas du réalisme magique.

Nous sommes le 10 août 2016 à Asunción, capitale du Paraguay, petit pays perdu au cœur de l’Amérique du Sud. Je sors d’un bus cahotant qui sautille et crapahute entre les cratères sans fin des rues défigurées. Un-e habitant-e d’Assomption ne se déplace jamais vers le centre-ville sans une bonne raison qui vaille le déplacement, tellement les rues semblent défier les passants. J’ai un argument de poids : le projet de loi de Protection intégrale des femmes sera traité en début de session à l’Assemblée nationale. Une loi aux enjeux de taille pour un pays qui subit une inflation de ses indices de violence de genre : 1068 femmes assassinées dans dix-sept pays en 2014 [1][2], pour le seul fait d’être ou de s’identifier au genre féminin. Au Paraguay, 32 femmes sur 100 000 sont tuées pour des raisons de genre en 2014. Toujours dans la même année, 20 femmes sur 100 000 ont été assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint, souvent dans une extrême violence (généralisable à toute l’Amérique Latine). [3]

Il faut dire aussi qu’on est dans le pays qui fait du corps de la femme l’objet médiatique par excellence. La configuration spatiale chaotique de la ville fait que ce corps est maltraité, lacéré, démembré : seins, fesses, jambes, tout suggère le détachement des pièces. Asunción est pour moi le bastion de la contradiction, ville tour à tour de béton et d’arbres, départagée entre les gratte-ciel du centre-ville et des câbles électriques tendus horizontalement, les palais de verre et les bidonvilles qui s’avoisinent sans se toucher. Dans le microcentro (centre-ville historique), des graffitis féministes se frottent à des pubs géantes, souvent des femmes aux dents éclatantes et blanches, quand elles ne sont pas en petite tenue dans les Unes des journaux à sensation.

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Des chiffres dans le rouge mais on passe au verre

J’arrive dans la Place d’Armes, cœur des rassemblements citoyens. Je trouve déjà une petite marée de t-shirts violets avec le mot-dièse #PorEllas (Pour Elles) en jaune fluo. Ils sont une trentaine à fourmiller devant le Parlement : tout près de moi un groupe s’affaire  pour donner vie à une sono crachotante. D’autres créent des banderoles, boivent leur maté tiède sous un soleil somme toute assez froid; enfin un autre groupe plus distant explique aux passants l’objet de leur attente.

Déjà  traité en 2015, ce projet de loi a été en grande partie réécrit par une commission des Droits de l’Homme, dépendante du Parlement. A l’époque, le résultat ne paraissait pas convaincre les différentes organisations de la société civile qui suivent le projet. Ladite commission des Droits de l’Homme, dont la plupart des membres se revendiquent des conservateurs,  suggère déjà la suppression du terme « genre » du projet, qu’elle assimile à une idéologie. [4] J’entends un petit groupe discourir en ces termes, leurs espoirs tournés vers ce Parlement que les Paraguayen-ne-s appellent sans complaisance « l’OVNI- château de verre« , une espèce d’engin spatial de pacotille dont les cuisses s’ouvrent entre le casque historique et le bidonville qui longe le fleuve Paraguay.

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Nous attendons doucement une demi-heure, quarante-cinq minutes. La session du parlement que vomit la sono commence, mais met encore du temps pour arriver jusqu’au point crucial. Tout près de moi, une vieille connaissance me hèle. Elle m’invite à l’accompagner suivre le débat depuis « la bulle », la salle de contrôle avec une baie vitrée qui jouxte l’hémicycle, réservée à quelques élu-e-s. J’abandonne le petit groupe fiévreux et nous traversons les faibles cordons policiers qui nous séparent de l’Ovni de Verre. Nous y entrons comme dans une bulle aseptisée. Le chaos visuel, sonore, olfactif et sentimental d’une rue Asuncène reste derrière le détecteur de métaux et le policier, qui est à deux doigts de s’endormir. Dans le hall quasi-vide, un bataillon de chaises inoccupées, sauf par deux ou trois personnes qui fixent un petit écran. Sur le côté, une table avec du café et des petits fours. La session sur le féminicide commence à peine qu’on nous signale que notre passage dans la bulle sera compromis. La salle de contrôle du troisième étage, réservée aux observateurs-trices. Au moment où nous nous résignions à rester bloquées dans le hall, une petite porte s’ouvre. Un costard-cravate nous fait signe. Il nous laisse passer.

Là encore, c’est un sous-monde de costards-cravates, moustaches et grosses voix. L’ascenseur s’ouvre. Une femme au regard las, assise sur un tabouret, nous demande l’étage de destination. Je ne suis pas la seule personne à me sentir baffée par la gêne ambiante. Nous optons pour les escaliers. Nouveaux barrages. Un couloir, mi-verre mi-mur, qui ne semble pas avoir de fin. Ouf, enfin la bulle, bondée déjà avec des visages familiers : je reconnais des personnalités, porte-paroles d’ONG de luttes de femmes, LGBT, partis politiques, militantes. Les sièges sont disposés dans un atrium descendant. Au fond derrière nous, en élévation, une femme se trouve au poste de contrôle. Elle partage le même regard las que la personne de l’ascenseur.

Le genre gêne

Je jette un coup d’œil à l’hémicycle. Derrière la baie vitrée, je vois la liste du tour de parole de député-e-s qui défile, de noms masculins pour la plupart, ponctués par quelques interventions féminines, dont Rocío Casco, à l’origine de la création du projet de féminicide, qui défend son projet à tours de bras. Les arguments ne lui manquent pas : quarante articles, ceux qui permettaient notamment une application pratique au combat contre le féminicide pour les personnes plus vulnérables, sont supprimés. Le paroxysme du ridicule est atteint lors de la prise de parole d’un député libéral, qui s’interroge : « Est-on obligés d’introduire le concept de genre ?« .

Je vois une des fondatrices du parti féministe Kuña Pyrenda (plateforme des femmes en guaraní), Lilian Soto, qui fulmine. Pour elle, il s’agit d’une erreur cruciale, car le concept même de féminicide suppose que le meurtre commis contre des femmes parce qu’elles sont femmes se fonde sur des constructions sociales de genre. [5] Par un raccourci un peu facile, cela reste assez symptomatique d’une mentalité conservatrice qui prend racine dans une idée biologiciste, parfois fondamentaliste, que la femme a une place définie dans l’espace social, et que « l’idéologie de genre » vient mettre en péril. Et elle résonne fort dans un Palais de Verre-OVNI. Les serveurs passent entre les rangées de l’´hémicycle, servant les députés en rafraîchissements.

De temps en temps, derrière moi, un grincement. La porte s’entrouvre des silhouettes féminines y restent en suspens quelques minutes, histoire de savoir où en était le débat, puis referment discrètement la porte. Chuchotements derrière. L’éclaireuse rapporte aux autres habitantes du palais de verre le déroulé de la session. Vient enfin le vote. Le projet ainsi mutilé est adopté, sans la notion de genre, sans quarante de ses articles. Applaudissements dans la salle. Je regarde la bulle, majoritairement féminine. Je comprends mieux maintenant le regard fatigué des femmes dans ce Palais. Toutes les paires d’yeux de la bulle observatrice partagent ce je-ne-sais quoi, entre lassitude et détermination. Une petite lueur d’espoir demeure, lovée au fond des pupilles: reste encore le passage du projet au Sénat.

Pas de place pour les larmes

Retour à la place d’Armes. La petite bande violette exulte. Le micro tourne de main en main, des personnes dansent et chantent « Ella »  de Andrea Valobra, première chanson de promotion de son nouvel album et adoptée comme hymne de la campagne #PorEllas : « Ella quiere escapar, ella quiere luchar« . Elle veut elle veut lutter, s’échapper… De cet OVNI, pensais-je, en le regardant au loin, scintiller. Cet OVNI où les hommes ont un droit de regard – et surtout le dernier mot – sur ce que les femmes doivent faire de leur corps.

La porte-parole de la communauté transgenre coupe court à l’euphorie ambiante : sans notion de genre, les « trans » ne sont pas protégées par cette loi, et donc pas contemplées dans la figure du féminicide. Lilian Soto met aussi en garde sur le fait que tous les articles permettant aux personnes qui ne peuvent pas se payer un-e avocat-e – et de pouvoir bénéficier de la protection juridique de cette loi – ont aussi été supprimés. La victoire n’est qu’en demi-teinte. Derrière elle, la communauté trans porte une bannière géante multicolore, semble boire du regard les paroles de Lilian. Elles sont courageuses, elles ne lâcheront pas pour autant. Tout n’est pas perdu jusqu’à fin novembre.

Je quitte la place d’Armes pour rejoindre le fleuve Paraguay en coupant par la rue qui délimite le Parlement – OVNI-château de verre – du bidonville. Je vois les ruelles du bidonville s’entrecroiser, se multiplier en un infini de cartons, boue, bâches et tôles ondulées. De l’autre côté de la rue où la nuit commence à tomber, un bâtiment moderne s’érige. Je ne l’avais encore jamais vu. ‘Faut dire qu’Asunción est une ville qui est presque figée. Tout changement se repère rapidement. Je demande à une passante quelle est la fonction de ce mini-OVNI qui déteint sur le paysage de la Chacarita, bidonville historique.

Ndaikuaai. « Je ne sais pas, je crois que c’est une bibliothèque. »

Je repense aux bibliothèques dans lesquelles j’ai été en France, à celle dans laquelle je travaille actuellement, et ce bâtiment qui a l’air de narguer son entourage. Elle est fermée. Personne ne sait quand elle sera inaugurée. J’espère en tout cas qu’elle ne retiendra pas captive des paraguayennes au regard fatigué.

Ana Doldán Montiel.

Notes et sources :

[1 ] Source : « Mil 678 feminicidios en 14 países de Latinoamérica en 2014«  : Cepal. CBS NEWS [en ligne] Consulté le 24/11/2016.

[2] Source : « OBSERVATORIO DE IGUALDAD Y GENERO DE AMERICA LATINA Y EL CARIBE. Feminicidio« . [en ligne] Consulté le 24/11/2016.

[3] Je ne detaillerai pas l’aspect violent du féminicide, ni ses répercussions. Un exemple type est celui de Ciudad Juárez au Mexique. Voir BERNABEU Albert, MENA GARCIA Carmen, El feminicidio de Ciudad Juárez. Repercusiones legales y culturales de la impunidad. Sevilla, Universidad Internacional de Andalucía, 2012.

[4] Source : ¿Por qué la Ley de Protección que aprobó la cámara de diputados no protege a las mujeres? INFORMATIVO MUJER. [en ligne] Consulté le 24/11/2016.

[5] Ibid.

Crédits images :

El Pais (Une)

Fotociclo. Licence CC BY-SA

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