La révolte des ombres chinoises

Je ne compte plus le nombre d’occidentaux se pavanant fièrement avec l’idéogramme 爱 ài (aimer/amour) tatoué sur une quelconque partie du corps. Lettre ouverte au monde revendiquant leur exceptionnelle capacité à ressentir cette ardeur ou simple mauvais goût esthétique les poussant par ailleurs vers le mot le plus commun du vocabulaire humain, je ne saurais dire. Plus que le caractère risible de ce choix, c’est son ironie qui aujourd’hui me marque.
À quoi décident-ils de faire référence lorsque l’aiguille fixe sur leur cuir l’amour décliné à la sauce chinoise ? Surement cela leur procure-t-il un sentiment d’exotisme, peut-être voient-ils apparaître devant leurs yeux ces images de jeunes femmes shanghaïennes tout droit sorties d’un film des années 30, ces concubines, ces beautés brisées au regard langoureux dont la vie est soudain éclairée par la rencontre avec un riche industriel de la ville qui les sortira de leur vie de « plaisirs » pour un amour passionnel.china-love-dorian-malovic

À ces personnes, il faudrait donner, comme un acte de charité, China Love de Dorian Malovic. Avec sa couverture naïve, tellement asiatique dans sa représentation du couple, le volume affiché en tête de gondole chez mon libraire n’avait rien pour me séduire. En revanche, en tant que passionnée de culture chinoise qui se rêve sinologue, j’ai instantanément cédé devant le premier mot du titre.

Amour arrangé

La formation du couple telle qu’elle se pratique en Chine est une coutume dont les échos sont déjà arrivés jusqu’à nous. Si tant est que l’on soit un peu curieux, on connaît ces marchés à ciel ouvert qui se tiennent dans les parcs des plus grandes villes chinoises et où les parents – ou ce qui s’apparente à des entremetteurs – placardent de petites fiches résumant l’entièreté de l’individualité de centaines de célibataires à leur sexe, nom, âge, taille, signe astrologique, emploi, salaire et apparence physique. S’opère ensuite un curieux balais de parents voûtés lorgnant les profils alignés devant eux, faisant tout bonnement leur marché.

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La marche du célibat, Valérie Vrel

Nullement partisane de la hiérarchisation des cultures ou de la vision voulant que toutes évoluent sur un même plan et aboutissent nécessairement au même point, je me suis toujours gardée de juger de telles pratiques et regardais d’un œil curieux ces parents inquiets à la recherche d’un profil adapté à leur progéniture, ou devrais-je plutôt dire d’un profil adapté tout court.
C’est pratique courante en Chine que les parents fassent rencontrer un potentiel futur parti à leur enfant, que des entremetteurs se chargent de lier le destin de deux familles. Le mariage est un événement central, autant pour les parents que pour les enfants. C’est l’aboutissement de tous les succès économiques, de tous les échelons gravis, de toutes les années d’études effectuées (coutumes en miroir d’une Europe progressivement déritualisée où l’institution du mariage – petit à petit remplacé par le concubinage – n’a plus la même force). L’application des parents devient alors compréhensible : le mariage doit se dérouler sous les meilleurs hospices, avec le parti le plus convenable. Aujourd’hui, ce sont les agences de rencontres et leur business qui explosent dans l’empire du milieu, comme le souligne habilement et avec force de témoignage l’ouvrage dont il est question aujourd’hui, mettant en lumière leur logique carnassière.

Loin du fantasme mielleux du coup de foudre au premier regard, l’amour en Chine semble beaucoup plus mécanique, pragmatique au point qu’il n’a plus de romantique que les fantaisies associées à son nom. La Chine, berceau du confucianisme, nation du maoïsme et maintenant grande puissance capitaliste, a de quoi nous émerveiller par sa capacité à allier les contraires, et ne fait pas exception à la règle lorsqu’il s’agit de mariage : derrière l’image ultra romantique de la lune de miel parisienne, de la jeune femme en robe blanche (puis rouge) au sourire enjôleur, se dessine le véritable visage du couple chinois et, à travers lui, de la femme chinoise. 

La femme chinoise entravée

Au-delà d’un simple portrait du couple dans l’empire du milieu c’est l’identité même de ses habitants qui se profile en filigrane à la lecture de China Love. À travers les pratiques que nous venons d’évoquer, et que certains trouveront datées, se dessine une problématique autrement plus passionnante et plus complexe : qui est la femme chinoise (et, par association, qui est l’homme chinois) ? Cette question se doit de saisir l’essence de cette figure dans sa diversité, dans sa complexité : dans sa vie professionnelle, familiale, intime ; dans ses fantasmes, ses méditations, ses doutes ; dans ses peurs et ses espoirs. Loin d’essentialiser (au sens vulgaire du terme) la femme chinoise, il s’agit plutôt de saisir au vol ce qu’une culture, une économie, une société et une histoire ont forgé ensemble, c’est à dire une infinité de personnalités ayant baigné dans une même eau. Et dans cet exercice, China Love excelle.

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CHINA. Province of Guangdong. Village of Na Jin. 1992. Julio Yun lors de son mariage avec un homme originaire de Na Jin. Le mariage a été arrangé par ses parents depuis New York.

Nous avons tous déjà eu l’occasion d’entendre parler des femmes aux pieds bandés (1) : une pratique courante jusqu’à ce que les communistes appliquent réellement pour la première fois une loi déjà existante et la déclarent néfaste car empêchant celles qui « portent la moitié du ciel »(2) – selon la formule consacrée – d’accomplir leur part de travail. Les petits pieds sont donc le symbole d’une entrave interdisant presque aux femmes d’avancer, métaphore que je n’ai même pas besoin d’inventer.

« Quand il eut fini de lire ses instructions, le chef du district ordonna de faire venir six jeunes filles pour exécuter une démonstration de pieds naturels. Elles sautèrent de la voiture décapotable en pépiant à qui mieux mieux. C’étaient effectivement des filles au physique merveilleux, jambe fine et pied léger. L’ordonnance du chef du district s’écria « Chers notables, chers villageois, chères sœurs ouvrez grand vos yeux et regardez ! » Tous avaient le regard rivé sur les six filles. Elles portaient des cheveux courts coupés au niveau du cou, une veste bleu ciel à col montant, une jupe blanche courte qui laissait voir leurs mollets brillants, aux pieds des chaussettes courtes et blanches, ainsi que des chaussures de gymnastique de marque Huili.
Un air nouveau soufflait, une bouffée de vent frais emplit la poitrine des habitants du canton du Nord Est du Gaomi.
Les filles se mirent en ligne, saluèrent l’assistance, puis déclarèrent la tête haute : « Nous avons des pieds naturels, des pieds naturels, notre corps tout entier est tel que nos parents nous l’ont légué – sautant sur le sol, levant haut la jambe, agitant en direction de l’assistance de longues plantes de pied. Courir, sauter et bondir nous pouvons, les souffrances des petits pieds nous évitons – elles bondissaient et couraient. Le féodalisme nuit aux femmes et nous considère comme des jouets, libérons nos pieds, libérons-les, en déchirant les bandages de leurs pieds, les femmes obtiendront bonheur et liberté. »
[…] Finalement, le chef du district Niu […] ordonna que les pieds bandés les plus réputés du canton du Nord Est du Gaomi viennent se montrer en exemple afin que les gens en comprennent toute l’horreur de manière imagée. […]
« Tante, tante, protège-moi, je ne veux pas y aller …
– Xuan’er, dit la tante, vas-y, montre-leur. Ce n’est pas de méconnaître la marchandise qui fait peur mais de la comparer aux autres. Je ne peux pas croire que ces lotus d’or que j’ai bandés de mes propres mains vaudraient moins que ces six sabots d’ânesses sauvages. »
[…] Aux yeux des hommes des temps anciens du canton du Nord-Est de Gaomi, c’était là une véritable beauté. Tous avaient le regard fixé sur elle, se maudissant de ne pouvoir relever les jambes de son pantalon avec leurs sourcils pour contempler les lotus d’or dans leur entier. Les yeux du chef du district, tels des papillons de nuit, s’insinuaient dans les jambes du pantalon de Xuan’er. Il resta un moment interdit, bouche bée, puis déclara d’une voix forte : « Regardez ! Une jeune fille aussi belle, elle a été bandée avec tant de fermeté qu’elle est devenue cet être étrange qui ne peut rien porter, ni à la palanche ni à la main.
– Une jeune fille issue de famille riche est élevée pour s’amuser, pour faire les gros travaux il y a des servantes, dit la tante en fixant avec insolence le chef du district. » (3)

Encore une fois, l’analogie est facile avec un conditionnement de l’identité féminine, la fixation d’un idéal comme ébauché sur une toile. Reconnaître aux femmes des capacités égales à celles des hommes et leur permettre de les exploiter est certes un bon point à porter au crédit des communistes. Est-ce seulement suffisant ?

L’ère des ShèngNǚ ou les femmes du rebut

En interrogeant il y a quelques années « la place de la femme en Chine », j’avais trouvé – en élève au fait des canons académiques – une antithèse parfaite à la vision faisant de la femme chinoise un individu soumis en la personne de l’impératrice Cixi dont la seule biographie Wikipédia est passionnante : une main de fer (que, dans un soucis de respect des droits de l’homme, il ne serait pas bon de prendre en exemple) qui n’a pas pris sont sexe comme point de départ et qui ne s’est pas embarrassée de ce que son couple de chromosome X impliquait lorsqu’il s’est agi de prendre le pouvoir et surtout de le garder.

Avec mes yeux d’aujourd’hui, cette seconde partie d’exposé me semble hors de propos. Ce ne sont pas les capacités des femmes qui m’inquiètent actuellement car ce ne sont pas elles qui sont, dans la Chine contemporaine, remises en question (cf. les « iron women » pullulant sur les affiches communistes). Leur rapidité à égaler les hommes dans tous les domaines possibles non plus. Ce qui m’intéresse plutôt c’est ce que les hommes chinois recherchent lorsqu’il s’agit de se trouver une épouse, leur idéal en somme.

« Une femme belle et rusée est une chouette qui porte malheur » (4)

En lisant China Love, on voit petit à petit se dessiner le portrait de la femme parfaite à la chinoise. Discrète, loin d’être expansive, disciplinée, intelligente, mais pas plus que son époux, ayant une bonne situation, mais pas meilleure que celle de son époux, jolie, jamais mariée, sans enfant, mais avant toute chose : jeune. La limite est de 25 ans. Je ne parle pas seulement ici de la femme bonne à mariée mais de la femme idéale, de la femme de fantasme.

Au delà de 25 ans, la femme seule est une ShèngNǚ 剩女, terme péjoratif créé de toute pièce par le Parti que les anglophones traduisent par « leftover women » (les femmes appartenant au surplus, les restes).

Petit historique : dans une société marquée par la politique de l’enfant unique qui, jusqu’à très récemment, conditionnait le modèle familial; dans une société où avoir un enfant de sexe masculin est une bénédiction (principalement car selon la coutume la jeune fille fraîchement mariée part vivre chez ses beaux parents et travaille désormais pour eux au sein du foyer, « la mère la plus heureuse en fille, est celle qui n’a que des garçons » dit le proverbe), le déséquilibre du ratio homme/femme était à prévoir. Bilan : 116 hommes pour 100 femmes, ratio qu’il faut bien entendu ramener à la population chinoise (ce n’est par ailleurs pas dans les grandes villes que cet écart se fait le plus sentir, mais bien dans les campagnes). Avec une telle problématique, il est certain que beaucoup d’hommes ne trouveront jamais d’épouse. Que penser alors de ces femmes qui, par « égoïsme » (le mot n’est pas de moi) refusent de se marier ? Elles préféreraient leur intérêt personnel à l’équilibre, à la paix collective (valeur centrale en Chine).

« Les médias officiels ont publié une multitude de reportages et d’enquêtes destinés à culpabiliser les femmes de “qualité supérieure” afin qu’elles se marient et donnent naissance à un enfant pour “le bien de la partie”. Des milliers de jeunes filles […] ont été délibérément ciblées comme des pestiférées égoïstes. […] Un article publié en 2011 par la Fédération des femmes de Chine déclarait :  “De nombreuses ShèngNǚ avec un niveau d’éducation très élevé ont une mentalité qui privilégie les sorties dans les boîtes de nuit à la recherche d’une aventure d’une nuit avec un homme … Ce n’est qu’à partir du moment où elles ont perdu l’éclat de leur jeunesse et sont rejetées par les hommes qu’elles décident de chercher un partenaire pour la vie. En conséquence, ces “restes” ne méritent pas notre sympathie.” »

« Un menu de restaurant où vous choisissez vos plats », China Love, p.51.

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C’est pour elles que le terme ShèngNǚ a été créé. Il désigne celles qui ne trouveront jamais de mari ; celles qui sont stigmatisées car si elles sont encore seules, c’est forcément qu’elles sont porteuses d’une tare, d’une anormalité (qui peut être autant physique que mentale).

On retourne le problème : ce ne sont plus elles qui refusent de se marier ou ne le peuvent pas (généralement du fait d’études ou d’un travail prenants) mais la société qui les rejette. Elles sont un sujet d’inquiétude constant pour leurs parents car il est pour le moins évident qu’elles resteront dans cet état d’errance matrimoniale jusqu’à la fin de leurs jours. Et, suivant le schéma des prophéties auto-réalisatrices, c’est effectivement ce qui se passe. Elles ont passé leur tour, épuisé leur jeunesse en « plaisirs ». Il est fini le temps de s’inquiéter de trouver quelqu’un : cigales modernes, elles doivent se résigner à affronter cet hiver artificiel qui se déroule devant elles dès leurs 25 bougies soufflées.

Quand l’idéal féminin s’érige en norme

L’idéal féminin qui a cours dans cette partie du monde est un fardeau. Beaucoup des femmes interrogées dans cet ouvrage se sont tournées vers des occidentaux, plus ouverts à des personnalités jugées plus atypiques :

« Je suis trop intelligente, trop indépendante, trop diplômée. Les hommes n’aiment pas les femmes trop intelligentes. Et moi j’étouffe l’autre avec ma personnalité. » –China Love p.96. 

« Ces femmes sont trop fortes pour eux. Elles leur font peur. […] Pour eux elles ne sont pas de vraies femmes. Elles ne correspondent pas à l’image qu’on leur a donné d’une femme douce et à leur service. » –China Love p.95.

« Les hommes continuent de se marier avec des femmes moins éduquées et généralement plus jeunes, et laissent les femmes brillantes de côté. Le vieux proverbe chinois qui veut que l’innocence et la pureté demeurent les atouts majeurs d’une femme reste enraciné dans leur esprit […]. [A l’appui] le témoignage d’un consultant en marketing de Shanghai : “Je me sentirais honteux si la femme avec qui je vis est du même niveau que moi, je perdrais confiance en moi et mon statut d’homme. » –China Love p.131.

Ces mots sortent de la bouche de Xuxu, 33 ans, remariée à un australien. Ce qui frappe plus encore est son analyse de la racine de ce malaise :

« La Chine a été violée dès 1860 par les puissances occidentales avec les guerres de l’opium et la signature des traités inégaux. À partir de 1937, les troupes japonaises ont commencé à envahir la Chine par le Nord. La faiblesse des gouvernants de l’époque incarne une impuissance des hommes à défendre la nation. La guerre civile entre les communistes de Mao et les nationalistes de Tchang Kai-Chek a montré une nouvelle fois que les chinois ne savaient que se battre entre eux, mais pas pour protéger le pays. Je pense que les hommes souffrent d’un énorme complexe d’infériorité par rapport à cette histoire nourrie de sang et surtout de défaites cinglantes. » China Love p.94.

Bien entendu, malgré une pertinence historique réelle, cette explication ne doit pas être prise pour argent comptant et je regrette particulièrement que l’ouvrage n’offre jamais de point de vue masculin qui aurait pu aider le lecteur à se sortir de sa position critique pour entrer dans celle, beaucoup plus constructive, de la compréhension.
Au fond, pourquoi écrire sur le sujet ? Parce que je suis individualiste, parce que la notion d’idéal est un sujet philosophique qui mérite une bibliothèque entière, et que voir des individus, hommes comme femmes, condamnés à ne pas pouvoir être eux-mêmes, contraints de rentrer dans un moule de personnalité aussi catégorique que celui qui a court en Chine a de quoi interpeller.
Quoi qu’on puisse en dire, notre idéal féminin, à nous occidentaux, est pluriel, que ce soit physiquement ou mentalement. Ce qui ressort d’un livre comme China Love est l’unicité de l’idéal dans cette partie du monde, et qu’il contraint toutes les femmes a-normales (au sens donc de hors de la norme) à être exclues de la vie conjugale. Vous êtes sexy, vous êtes expansive, vous êtes une âme torturée, vous êtes trentenaire, vous êtes indépendante, vous avez un physique banal, vous êtes bardée de diplôme : aucune vie de couple ne vous attend (je ne parlerai pas ici de l’homosexualité qui soulève des problématiques autrement plus délicates en Chine).
Charles Pépin paraphrase ainsi Malaise dans la civilisation de Freud : « Ce qui est bon pour une société n’est pas ce qui est bon pour l’individu. Ce qui est bon pour la société c’est le respect automatique des normes. Ce qui est bon pour l’individu, c’est l’expression de sa singularité. Il y aura ainsi toujours un “malaise” … » (5) Quand bien même ce malaise serait inhérent à toute société, doit-on pour autant le subir en l’état, doit-on – pour être plus précise – accepter que la société  (le collectif, l’intérêt général si vous préférez) prenne le pas sur l’individualisme ? Ceci est une question ouverte, à laquelle je n’ai bien évidemment aucune réponse, mais seulement une opinion, très occidentale, très historiquement et culturellement marquée mais qui vaut autant qu’une autre. On peut expliquer cette tendance à l’effacement de l’individualité, de la personnalité de la femme chinoise par l’importance qu’à pris l’idéal de l’harmonie dans cette société au fil des siècles, mais cela aurait-il pour autant valeur de contre argument ? Certainement non.

Si j’ai choisi d’employer le terme « ombres chinoises » dans le titre afin de qualifier ces femmes poussées par la société chinoise à se conformer à un idéal, ce n’est pas seulement pour évoquer l’art du théâtre d’ombres. Lorsqu’on écoute les témoignages des intéressées, celles qui osent hausser la voix, on se rend compte que leur parents et les hommes qu’elles rencontrent – entre autres– les enjoignent à n’être que l’ombre d’elles-mêmes, à se conformer à un fantasme, à une esquisse de femme parfaite au travers de laquelle elles ne peuvent exprimer leur personnalité, leur singularité. La révolte que j’évoque n’est pas encore advenue, elle n’est même pas globale ; c’est donc par anticipation qu’elle est ici mise en avant, elle ne prend réellement corps qu’à travers celles qui ont précisément pris conscience qu’en se conformant à ce qu’on attend d’elles, elles ne sont que des ombres. On peut citer entre autre, Papi Jiang qui, avec son débit rapide, son langage cru, pointe du doigt ce qu’elle juge comme étant les travers de sa société et secoue précisément l’image que l’on se fait de la femme chinoise.

Voir aussi : « Le succès de Jiang Yilei, une youtubeuse chinoise » – Les Inrocks

Qu’on ne se méprenne pas, qu’on ne pense pas que je juge négativement une civilisation millénaire qui n’est pas la mienne et dont je ne connais la culture que partiellement, je me contente de rapporter et de condenser – modestement – le témoignage d’individus en souffrance (rappelons qu’il y a quelques décennies, notre Europe ne faisait pas non plus grand cas de l’amour et des aspirations des femmes). J’aime la Chine et la respecte, alors pourquoi ne pas l’interroger ? Pourquoi ne pas tenter d’établir un dialogue avec sa société ? Telle est ma démarche.

Pour les amoureux de l’amour, les incurables romantiques, à la lumière de tout cela et en rappelant la phrase aujourd’hui très à la mode « je tombe amoureux d’une personnalité », je ne poserai qu’une seule question : does China really love ?

Will.

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Sources & notes :

– Dorian Malovic, China Love, Comment s’aiment les Chinois. Editions Tallandier, 2016.

L’auteur : grand reporter au service Asie du quotidien La Croix, Dorian Malovic sillonne la Chine depuis plus de 30 ans. Il a notamment publié Hong Kong, un destin chinois (Bayard, 1997), Le Pape Jaune (Perrin 2006, Prix spécial des écrivains catholiques 2007), ou La Chine sur le divan (Plon 2008).

(1) Pratique traditionnelle chinoise consistant, dès le plus jeune âge, à bander les pieds des petites filles afin d’entraver leur développement. Les orteils étaient ramenés sous la plante, la voûte plantaire finissant par être pliée en deux. Les petits pieds étaient intimement liés à la beauté d’une femme et indiquaient également l’appartenance à une certaine classe sociale (de telles déformations rendaient les déplacements malaisés et les travaux des champs impossibles). Datant du Xe siècle, cette coutume ne fut effectivement interdite qu’en 1949.

(2) Proverbe chinois connu dans tout l’empire du milieu.

(3) Mo Yan, Beaux seins belles fesses, Les enfants de la famille Shangguan (traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait), Paris, France. Seuil

(4) Shījīng 诗经 (recueil de poèmes chinois)

(5) Charles Pépin, « Qu’est-ce qu’un groupe ? Comment fonctionne un bon groupe ? », Philosophie magazine, n°100, juin 2016.

Crédits photos :

A la Une : Patrick Zachman, Gong Li sur le tournage du film  »Tempress Moon » dirigé par le réalisateur Cheng Kaige. Le film se déroule dans les années 1930 sur fond de triades, Suzhou, 1995, visible à la Maison européenne de la photographie à l’occasion de l’exposition  »So Long China ».

China Love, Comment s’aiment les Chinois, Dorian Malovic, 2016.

La marche du célibat, Valérie Vrel

Patrick Zachmann/Magnum Photo

Crédits vidéos :

Jiang Yilei,  »Sexism and double standards »

SK-II,  »Marriage Market Takeover »

Her Telden,  »Bizarre Chinese dating advert »

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Une réflexion sur “La révolte des ombres chinoises

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