CIGARETTE

« Créations » est l’espace littéraire de Scarlet qui recueille des mots en vrac.
Sur une thématique commune choisie aléatoirement, des textes de diverses natures entrent en résonance.

CIGARETTE

Caro

                  Lorsque Caro se réveille elle ne peut que contempler le désordre immonde qui entoure son lit. Vieilles tasses de café, paperasse éparpillée, bouquins plus ou moins commencés entassés partout dans la pièce … Merde, maintenant il faut rajouter à cela le cendrier dont elle vient de renverser le contenu en mettant le pied dessus. Elle a mal au crâne et le ventre aussi vide que son frigo, la journée s’annonce bien. Alors qu’elle admire l’effervescence d’un aspirine dans son verre d’eau, une insupportable musique de Justin Bieber se met à sonner et son téléphone à vibrer. Qui a bien pu changer sa sonnerie par ça ? La réponse lui semble évidente lorsqu’elle voit le nom et la photo de Bianca s’afficher sur l’écran. « Yo ma gueule, ça te dit un verre en terrasse ? ». Il est onze heures. « Ouais, j’arrive ». Elle boit son aspirine d’une traite, tape sur son pied pour enlever les cendres qui y étaient restées collées, se dit qu’elle passera le balai en rentrant, enfile un jean et un t-shirt qui paraissent propres et file.

                  En arrivant au café où elles ont leurs habitudes, Caro retrouve Bianca fidèle à elle-même, radieuse, souriante et une bière à la main. Franchement la génétique est injuste, elle a dû dormir encore moins et boire encore plus et pourtant on dirait qu’elle sort tout droit d’un conte de fée, rayonnante, le teint frais, les yeux pétillants. « Oula, t’as une sale gueule toi ! » « Ouais, je sais. T’as pas une clope ? » « Non, j’arrête. ». Caro éclate de rire. Bien sûr, Bianca arrête de fumer. Bianca qui se vante de taxer des clopes comme personne. Bianca qui, comble de l’ironie, lui a fait tirer sa première taff. En réponse à ce manque flagrant de confiance, Bianca remonte la manche de sa chemise et brandit avec fierté le petit carré blanc qui trône sur la chaire dorée de son bras. Un patch. Un putain de patch à la nicotine. Qui fait ça franchement ? Qui achète encore des patchs depuis que la cigarette électronique estdevenue un accessoire à part entière du bobo ? Encore une de ses lubies à la con, arrêter de fumer. Caro commande un café, long, à l’américaine. Tout en ayant conscience du ridicule de la chose, elle est extrêmement agacée de ne pas pouvoir compléter leur rituel avec une petite clope. Enfin, ça n’empêche pas à leur debrief post-soirée d’avoir lieu. Le moment est sympa, c’est toujours le cas avec Bianca, mais Caro ne peut s’ôter de l’esprit l’image de ce petit carré blanc qui lui empêche d’avoir sa dose de nicotine matinale. La journée de merde se confirme. La terrasse est déserte, aucune chance de salut. Caro invente une excuse et s’éclipse à la seconde où elle finit son café.

                  Une fois partie du café, sa quête de salut est lancée. Elle s’était promis de ne pas creuser son découvert de plus que ne lui avait coûté le café, aussi l’option d’un achat traditionnel au premier tabac venu était caduque. Elle demande à une fille de son âge, avec un tatouage arc-en-ciel sur l’épaule, puis à un mec, cinquante ans, gueule de banquier, puis à un couple de dreadeux ; personne pour la dépanner. Même pas une histoire de crise économique, de « j’en ai plus qu’une désolé ». Non. Ils ne fument pas. Caro blâme les vegans.  Comme à chaque fois qu’on lui fait une remarque sur son alimentation désastreuse, son manque d’activité sportive ou même son actuel statut de chômeuse. Certes, le dernier de ces griefs est un peu abusé mais elle estime avoir le droit de les accuser de tout ce qui n’allait pas dans sa vie. Ils lui balançent bien tout ce qui est parfait dans la leur, eux, ces adeptes du fitness amoureux des animaux et du quinoa.

                  Elle décide de rentrer, avec un peu de chance elle trouverait, caché au milieu de son bordel, un paquet éventré qui laisserait s’échapper une survivante nicotinée. Sur le chemin du retour, elle se rend compte qu’elle a fait l’erreur de prendre le raccourci qui la fait passer par le nouveau quartier à la mode où les jeunes trentenaires viennent s’installer pour pondre et où les poussettes ne fleurissent pas qu’au printemps. Après la troisième maman et le cinquième bambin passés sous ses yeux, elle décide de mettre son téléphone en mode avion. Mesure de sécurité. Sécurité contre sa mère. Caro ne sait pas comment elle fait, mais dès qu’elle se sent un peu minable ou qu’elle s’approche d’un enfant, sa mère l’appelle. Les antennes maternelles semblent branchées sur tout ce qui manque pour que la vie de sa fille soit stable et rangée. « Tu as vingt-neuf ans Caroline, tu ne penses pas qu’il serait temps de te trouver un travail et un fiancé ? En plus tu adores les enfants, tu serais une maman formidable si seulement tu prenais un peu tes responsabilités et si tu changeais un peu tes fréquentations. Tu ne pourras pas être une ado toute ta vie tu sais. Regarde ta sœur…. ». Sa sœur, Vaness’, enfin c’est Vanessa maintenant qu’elle est mariée et heureuse maman de trois bambins en bas âge. Son bonheur il pue le burn-out et le Xanax mais ça, Caro ne peut pas le dire à sa mère bien sûr. Donc elle préfère mettre son téléphone en mode avion, c’est plus simple. Merde, elle a vraiment envie d’une clope là.

                  Enfin, elle arrive à son palier. Après tous ces cris d’enfants et ces voitures familiales, son bordel majestueux lui donne l’impression d’avoir quitté l’enfer pour rejoindre les cieux. Elle enlève ses chaussures et sa quête commence, elle retourne tout son appartement à la recherche d’une cigarette oubliée ou d’un mégot un peu long. Elle doit juste tenir la journée, demain, elle en est sûr, Bianca aura abandonné le patch et lui tendra son paquet sans se poser de question. Merde, Caro ne trouve rien. Si, un vieux sachet de tisane oublié au fond d’un tiroir. C’est déjà ça. Elle met de l’eau à bouillir. Petit à petit elle renonce à l’idée et cherche un moyen de calmer ses nerfs. D’oublier la cigarette, le bronzage parfait de Bianca et sa mère. Elle choisit un recueil de poésie de Musset, ce mec la détend, elle se saisit de sa tasse de thé et s’avance vers son fauteuil élimé qu’elle aime tant. La journée se finit bien finalement. Merde, elle vient de marcher dans la cendre.

Clara.

Cigarette mon amour

C‘était un jour de pluie quand on s’est rencontrées, serrées sous l’abribus de notre lycée.
Il en a fallu peu, on s’est vite recroisées. Sur des balcons, en bas des immeubles, dans les cours intérieures des soirées auxquelles on était invitées.
Gun’N’Roses, Oasis ou Placebo. On se découvre des passions communes. On commence à se retrouver juste nous deux le soir pour les écouter.
Arrivées à la fac on est inséparables. Aux pauses, à midi, aux soirées.
Réunies à chaque fois que l’occasion se présente.
Et au fur et à mesure, ça devient plus. Entre habitude et addiction la frontière s’amenuise.
Toute la journée j’attends de voir sa bouche exquise.
Toute la journée j’attends le soir, que l’on soit enfin seules et que contre elle je puisse me blottir.
Et que je ne sois plus forcée de la partager avec tous ceux qui la désirent.

Mais un jour je me rends compte que cela ne me suffit pas. J’en veux plus.
On est ensemble depuis si longtemps, je lui demande d’immortaliser ce que nous sommes devenues.
Ni une ni deux, elle accepte en rigolant. Elle me dit qu’on ne fait plus qu’un depuis longtemps.

A partir de ce moment là, tout s’accélère. Elle remplit mon quotidien,
Me consume totalement.
On me dit de la quitter, que ça se finira mal. Mais leurs mots sont vains.
Unies dans la joie comme dans la peine, c’était notre serment.
Rien ne pourra m’y faire renoncer, je l’aime tellement.

Jusqu’à ce que la mort nous sépare, je le pensais vraiment.

Emeline.

Clopin clopant
et tous pour un et un pour tous
et puis chacun pour soi
chacun pour lui
tu te démènes
je me démène
on se démène pour démêler nos nœuds.
Débroussailler sa tête et délier ses jambes
délier ses idées débroussailler son pied.
Chacun son genre pour être unique
tu vois celui là
il veut pas filer droit
mais celui là
préfère qu’on le voit pas
comme une cellule parmi un corps.
Y a le mélancolique
et le poétique
le rêveur
qui rêve à sa fenêtre
le fanfaron
le grand méchant
le p’tit bossu
la sainte nitouche
le solitaire
le populaire
Politiciens, y sont.
Ou étudiants
en devenir
travailleurs ou chômeurs
cocktail détonant d’étonnants
mais complices quelque part,
pourtant…
Une connivence ça les rassemble
Y en a pour tous les goûts et de toutes les couleurs
des rouges des bleus des verts
y en a qui sentent la menthe
le parfum délicat
le grotesque gênant
le réconfort
le vomi aussi
le dégoût, ça arrive
la volupté la solidarité la révolte l’habitude le café ou l’ennui
les amis les secrets le souvenir
l’interdit le banni le maudit le vulgaire
y en a pour tous les goûts et de toutes les couleurs.
Chacun voit midi par chez lui.
Chacun voit sa clope
en clopant.

Colette.

La cigarette fut pendant longtemps mon ennemie. Inconnue, seuls me parvenaient les parfums âcres de ses fumées. Tous les soirs elle était la cause de mes contrariétés. Allongée dans mon lit, à proximité de l’instant de bonheur – plénitude de ma journée – dans les bras de mon amoureux, j’attendais. La cigarette était son prétexte pour prolonger mon attente. Il la roulait attentivement entre ses doigts experts, ouvrait la fenêtre de ma chambre hivernale, et la portait à ses lèvres. Réchauffait-elle tout son corps de sa seule consumation ? Je désespérais et l’air froid de l’hiver augmentait ma nervosité.
J’étais jalouse. Jalouse de cet instant de solitude qu’il partageait avec elle, jalouse qu’il s’accorde cinq minutes pour la fumer, cinq minutes loin de moi. Jalouse qu’il puisse exister ailleurs, là où je ne pouvais pas le rejoindre.
Consumer. Il consumait notre amour dans les fumées de sa cigarette. La braise se rapprochait de l’instant de son extinction comme mon désir pour lui se rapprochait de sa date d’expiration.
Je n’ai connu que la fumée des cigarettes. Mais aujourd’hui, dans ces parfums, ces volutes, ces dernières griseries de l’air avant les dissipations de l’oubli, c’est toi que je retrouve, mon amour.
Depuis notre rupture, la cigarette est un peu devenue mon amie. Une dernière présence, évocation de ta silhouette, sentinelle fumante dans l’encadrure de la fenêtre.
Cet instant loin de moi, instant de ta solitude, c’était la matérialisation dans un petit bout de papier roulé de tout ce que nous ne pourrions jamais partager, cette part de toi toujours mystérieuse, intraduisible, et que l’impérialisme de mon désir ne pouvait altérer. Mon amour et ma haine convergeaient dans son étrangeté inaltérable. C’était toi, cette cigarette.

Lou Berger.

« – Tu fumes ?
– Non

Il faisait nuit. Je regrettais d’avoir tombé la veste avant de partir.

Il sorti un paquet de cigarettes de sa poche. Quelques mouvements perdus plus tard, il en sorti son briquet. Il se pencha sur le côté, rentra sa tête dans ses épaules et cacha sa cigarette avec sa main. Puis il redressa la tête lentement et bascula tout son corps sur ses coudes, qu’il avait jetés sur le muret juste devant.
Son visage se froissait à chaque expiration, les yeux fixés sur l’horizon, comme posés sur le vide pour se donner un air à la fois profond et froid.

Il était gris. Ou plutôt un mélange entre un gris et un brun foncé. A la fois étrange et tristement commun.

Je ne parlais pas, lui fumait. Je l’observais.

Je ne le connaissais pas. Dans un élan que je n’explique toujours pas, je m’étais mise en quête d’un n’importe qui. Et je pensais bien l’avoir trouvé.

Il était tout ce qu’il y a de plus banal : pantalon beige, baskets blanches faussement vieilles, tee-shirt blanc et veste en jean. Il repoussait régulièrement la mèche qui lui tombait sur le visage et la renvoyait vers son côté, dans un geste confiant et habitué. Son visage était simple.

Pourtant, je continuais de l’observer. Il y avait quelque chose. Quelque chose d’étrange, à la fois léger et sourd.

Il ne m’obsédait pas. Je pouvais aisément détacher mon regard de son visage mais même ailleurs, je sentais que quelque chose m’aspirait vers lui. Comme si je sentais perpétuellement sa présence et qu’elle venait me caresser doucement le bas du visage.

Il ne semblait pas gêné d’être avec une inconnue. Je pourrais même dire – je crois – qu’il ne m’estimait pas. Il était à l’aise, et je semblais être l’occasion pour lui de sortir fumer sur les quais dans la nuit. Je devais être sa solitude humaine.

Il était gris. Ou plutôt un mélange entre un gris et un brun foncé. A la fois étrange et tristement commun.

Quelque chose émanait de lui, quelque chose qui m’empêchait de dissimuler ma fuite dans un déversement incompréhensible d’excuses quelconques qui abrégeraient cette rencontre hasardeuse.

Il mit sa cigarette tête en bas, et la fit tourner grossièrement sur elle-même pour l’assécher de ses cendres.

Il me regarda, et esquissa un sourire tendre. Son regard était vide. Il était vide.
Je bredouillais des excuses quelconques qui se gênaient les unes et les autres, emmêlées. Je me retournais avec une énergie soudaine et inexpliquée.

Au bout de quelques pas, j’avais compris.
Ce quelque chose qu’il avait, qui faisait de lui cet être étrange et profond, ce n’était pas son regard pensif ni ses yeux froissés, non ce n’était pas ça. Ce n’était pas non plus l’effet de sa veste en jean d’un bleu fatigué, et sa mèche noire branlante n’avait rien de cette profondeur nonchalante et noire. Une douceur ténébreuse et légère. Ce quelque chose qu’il avait.

« – Bonsoir, un paquet de cigarettes s’il vous plaît. »

B.

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