La confiance n’exclut pas la méfiance

Au Burkina, et comme partout, le naïf doit se faire une peau dure. Ou, sans y avoir pris garde, il se retrouve blessé, vexé d’avoir placé tant de sincérité dans une situation sertie d’intéressés. « La confiance n’exclut pas la méfiance ». Une maxime entendue, mise en garde, répétée par des amis zélés. Cette expression jusqu’à présent je le maintenais à distance, la plus éloignée possible. Quelle horreur ! Bien sûr que la confiance exclut la méfiance ! La méfiance, cet infâme sentiment, cette source de tous les maux, la méfiance qui exclut, la méfiance qui glace, qui éloigne, qui distend la candeur, soudoie la sincérité. A trop ignorer cet adage, je me suis fait roulée. Rien de très grave entendons-nous, des petits riens, des trahisons microscopiques, des magouilleries d’argent… Mais de ces petites choses qui font douter de tout. Qui font se demander si il y a seulement des désintéressés qui ont croisés nos routes, si derrière les plus jolies des déclarations, il y a toujours fausseté, ricanement d’entourloupeur. Bien vicieux sentiment que celui de défiance. Pire encore que méfiance, celle là s’arme de toute son incrédulité. On se met à douter de toutes ses amitiés, à ne plus croire un mot de quelque billet doux, on raille les gentils comme les malhonnêtes. De leurs sacrifices on fait des boulettes, et pour laver sa honte de manquer de discernement, on choisit finalement de se construire une bulle. On se dit que ce faisant, on limite les contacts avec l’ensemble des gens. C’est un peu extrémiste, mais ça a l’avantage d’éviter de blesser, et puis d’être blessé.

Mais voilà que survient le naturel avenant des bien ambivalents burkinabés qu’il m’a été donné de rencontrer. S’il connaît le moyen de te faire tourner en bourrique, il manie également à merveille l’humilité la plus transparente, une générosité ancrée. C’est de là que survient une nouvelle réflexion. A vrai dire, si l’on a montré la faiblesse de se laisser avoir par de petites quêtes de pouvoir, c’est d’abord une question d’incompréhension. Si l’on pense à l’idée que l’on joue notre quotidien autour de codes sociaux qui ne sont pas les nôtres, il devient évident qu’on est une proie tentante. Les codes de base qui servent à créer des liens, mais aussi à chercher son intérêt, chez soi, on les connaît. Ce que j’entends par là, c’est qu’au-delà des langues, au-delà du « visible », mille imperceptibles subtilités régissent nos faits et gestes. La culture dans laquelle on est né nous a rodé, on sait comment y faire, on devine les coups bas, on comprend aussi les sauts dans le vide, les délicates attentions, les petits et grands risques que l’on prend pour nous. En sortant de chez soi, on change tous ces codes. En arrivant dans une culture qui connaît la nôtre bien mieux que l’on ne connaît la sienne, fatalement, vous devenez vulnérable. Et prenez le risque de vous braquer, d’amalgamer, de tout mettre dans le même sac.

C’est à ce moment là, le moment de la prise de conscience; c’est appuyée par d’ABSOLUMENT incroyables manifestations d’aides et d’attentions complètement empreintes de sincérité; c’est entourée de ceux qui consentent à m’expliquer, que j’ai revisité cette expression. « La confiance n’exclut pas la méfiance ». C’est vrai. Yaa sida. C’est comme ça, je l’ai finalement admis : nombre sont les filous, peut-être en sommes-nous tous, en nos heures, des filous. Il faut se méfier, oui mais voilà, j’ajouterai que la méfiance n’exclut pas la confiance. Tout en mettant à l’épreuve sa naïveté ainsi que sa fermeté, toute l’alchimie consiste à préserver son goût du risque. Cette part d’enfant qui commence par faire confiance. Ce réflexe d’essuyer son ardoise, de partir d’un principe de bienveillance à chaque nouvelle rencontre, ça s’apprend, ça se cultive, ça porte ses fruits. Quelles que soient les conditions, aussi en retard, aussi soucieux que l’on soit, prendre le temps de faire passer un autre avant soi finit toujours par trouver récompense. D’après mon expérience, en tous cas… Et d’après les leçons de vies que je tire (sans parvenir encore à m’en faire des principes) de tout ce que les gens d’ici aident naturellement, surtout les étrangers.

Je suis en train de tourner mon discours vers un mièvre moralisateur, ce n’était pas du tout mon but. Ce que je voulais faire, c’est plutôt mettre le doigt sur le fait que la situation de précarité, de « survie » d’un certain nombre des gens d’ici conduit à deux extrêmes. Tour à tour on se mue en un menteur combinaisons de 3 arracheurs de dents et 6 serpents, et puis la seconde suivante, où la personne suivante se trouve être la créature la plus pétrie de soutiens, d’arrangements, de gentillesses gratuites qu’il t’ait été donné de croiser, et tu prends une grande claque dans ta face d’égoïste. Je commence à discerner les intentions, et quel bien fou ça fait de comprendre finalement où se trouve bien sa place dans cette dualité de réactions. Passée la lassitude brève et passagère de mon retour ici, le 3ème jour déjà j’ai retrouvé l’appétit de croquer dans l’inconnu, amer, sucré, pourri, juteux, salé, pimenté, aigre, délicieux, selon l’heure de chaque journée, mais ce quotidien tourmenté me satisfait par sa vitalité. Mes journées sont remplies, ça n’a pas de prix !

Colette.

Crédits photos : ©Colette

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