Troubles dans le genre : danse urbaine et féminité décomplexée

La tension que ressent Clara quand elle chante des couplets de Booba en même temps qu’elle descend dans la rue pour mettre fin au harcèlement de rue – « Pourquoi c’est OK d’écouter du rap quand on est féministe », je la ressens aussi dans d’autres situations qui concernent toujours le monde du hip-hop. Par exemple, je ressens cette tension quand je danse sur des chansons de Miguel ou de Ciara et que mes mouvements sont sensuels, ou connotés sexuellement. Je peux parfois avoir l’impression d’appliquer physiquement la sexualisation-objectivation de la femme véhiculée par et dans le rap. Pour autant, je ne pense pas dévaloriser la femme en effectuant certains mouvements « sexy ».

La danse urbaine c’est comme le rap, c’est une histoire de codes que l’on s’approprie. Je ne parle pas des autres types de danse, d’une part parce que les représentations genrées ne sont pas les mêmes et d’autre part parce que je n’ai pratiqué que la danse urbaine (reggaeton, street-jazz, hip-hop, ragga, dancehall). Twerker – je laisse le twerk à ceux qui savent le danser, pas moi – ce n’est pas provoquer, ce n’est pas réduire la femme à ses fesses. Par définition, danser c’est sensuel puisque danser c’est mobiliser ses sens, c’est se mouvoir, c’est s’investir dans un espace. Par la danse, on exprime sa sensualité et sa sexualité, que ce soit par le twerk ou d’autres mouvements. Parris Goebel, une très jeune chorégraphe australienne a inventé le « Polyswagg », une danse expressive composée de mouvements très sensuels et sexuels, et réalisée au début exclusivement par des femmes. Cette danse, Parris Goebel la revendique comme un moyen d’expression politique réservé à l’émancipation des femmes, et à leur droit d’exprimer elles aussi leur sexualité en dansant de manière volontairement expressive, que certains qualifieront à tort de « vulgaire ». Dans quelle mesure il serait plus choquant de voir une fille bouger ses hanches et ses seins que d’écouter les paroles – encore plus – explicites des chansons de rappeurs sur lesquelles elles dansent ? Pourquoi dans le hip-hop, les hommes ont toute la légitimité pour rapper leurs fantasmes, leurs expériences sexuelles tandis que les femmes sont perçues comme déviantes et aguicheuses si elles expriment ces mêmes thématiques par leur corps ? Il existe dans le hip-hop un côté subversif qui m’a toujours plu, un côté briseur de codes, et cela en fait partie. Et ce côté subversif ne devrait pas être l’apanage des rappeurs.

Crew Parris Goebel 3

En fait, la danse urbaine s’accompagne de deux tendances. D’un côté, elle s’est construite sur des normes et des codes masculins, ce que l’on retrouve dans le style gestuel, vestimentaire et dans les chansons chorégraphiées. Mais de l’autre, il n’y a pas de réel « plafond de verre » dans ce milieu, du moins à une échelle d’amateur, car les femmes comme les hommes peuvent s’approprier ces codes.

Avant le mot d’ordre, c’était « si tu veux bien danser le hip-hop, fais l’homme »…

La danse urbaine s’est surtout organisée en fonction des codes masculins. Quand j’ai débuté en hip-hop, il n’y avait dans ma classe qu’un garçon et une trentaine de filles. Pourtant, après un passage au vestiaire, on portait toutes un jogging large, un tee shirt large et une casquette. Pour les galas, on enfilait les baggys et les casquettes de nos frères, de nos pères, de nos amis homme. Pour danser, il fallait adopter les codes de la mode masculine. Il fallait faire des « mouvements de mec », on devait se « la jouer homme ». Comme si pour pouvoir faire du hip-hop, pour être crédible dans sa danse, il fallait être un homme. Dans sa démarche, dans sa gestuelle, et ce jusqu’aux baskets. Le hip-hop s’appuie sur des codes masculins, c’est un fait, mais cela ne veut pas dire que nous étions soumises à ces codes. Au contraire, ce qu’il y avait en jeu, c’est tout un jeu avec les codes : avec notre baggy, on pouvait laisser nos cheveux détachés, on pouvait enfiler des hauts féminins. C’est bien un mélange des codes que la danse urbaine propose, et c’est je crois ce qui m’attire le plus. J’aime le fait de pouvoir jouer l’homme, jouer la femme en toute conscience, de marcher « comme un homme » ou de marcher « comme une femme » quand je le veux, et en plus, de le danser. Aujourd’hui, ce mélange s’est enrichi et s’est dé-masculinisé. Les filles, comme les garçons, peuvent choisir de venir en leggings ou en jogging, les filles comme les garçons peuvent choisir de danser en basket ou en talons. Les codes de la féminité ou de la masculinité sont adoptés par n’importe quelle fille et n’importe quel garçon. Les femmes sont plus libres de mélanger les codes du hip-hop très masculins pour affirmer leur féminité si elles le désirent et les hommes sont plus libres de casser ces codes masculins pour affirmer aussi leur part de féminité. C’est par exemple le cas de Yannis Marshall, un chorégraphe français mondialement réputé qui a rendu célèbre le street-jazz en talons.

Yannis Marshall 2

… Maintenant, danser c’est jouer avec les codes de la féminité et de la masculinité

Depuis que j’ai six ans, le milieu de la danse urbaine, en tant qu’amatrice, ne m’est jamais apparu comme un milieu d’hommes. Les vestiaires, les salles de cours, les salles de spectacle, les stages de danse étaient mixtes, sinon exclusivement féminins. Mes camarades et mes professeurs sont et ont toujours été majoritairement des femmes. En fait, c’est au niveau des codes, tant vestimentaires que corporels, et au niveau de l’appropriation de ces codes que des différences genrées et raciales se révèlent. Même si elle ne s’appuie pas sur des règles très strictes, la danse urbaine demeure très codifiée dans la pratique. Ces codes, on se les approprie plus ou moins librement selon que l’on est une fille ou un garçon. En effet, dans tous les cours auxquels j’ai assisté et j’assiste, les professeurs indiquent toujours deux versions : une féminine et une masculine pour un même mouvement. Certains mouvements sont jugés comme plus « appropriés » quand c’est une femme ou un homme qui les exécute. Par exemple, entre deux courbures de dos : le dos cambré pour la version féminine et le dos courbé pour la version masculine. En danse urbaine, l’exécution d’un geste est genrée et est porteuse de stéréotypes autant masculins que féminins. Mais désormais, je trouve que les frontières se sont déplacées et que l’appropriation genrée des mouvements de danse a évolué. La version féminine n’implique plus qu’elle soit exécutée par des femmes seulement. J’ai l’impression que désormais, tous les danseurs (des cours auxquels je participe) reconnaissent qu’un certain mouvement est codé comme féminin sans forcément se dire qu’il devrait être exécuté par les femmes exclusivement. Il existe une perméabilité récente des frontières, des genres, des appropriations gestuelles, dans la danse urbaine.

Je suis heureuse de voir que de l’autre côté de la scène hip-hop, celui des danseuses et des danseurs, on peut danser « sexy » et être un homme, on peut danser « mâle » et être une femme. La danse est une autre forme de théâtre qui permet de revêtir d’autres identités et de les exprimer de la façon la plus expressive qui soit, sans jamais leur faire outrage. Exagérer certains aspects, c’est jouer avec les codes, c’est les dépasser pour en faire quelque chose de beau, de senti et de vrai.

Dalphée.

Crédits photos :

« Sorry« , Justin Bieber & Parris Goebel

World Hiphop Dance Championship – Parris Goebel

Yannis Marshall

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