Pourquoi c’est OK d’écouter du rap quand on est féministe

Il y a quelques semaines Christine and the Queens sortait une réédition de son titre « Here » en duo avec Booba. Bon, deux artistes qui collaborent c’est normal, courant, banal, non ? Non, parce que cette fois, c’était une artiste emblématique, qui représente des questionnements sur le genre, le féminisme et tous ces trucs qui semblent si contradictoires avec les valeurs portées par le rap du Duc. On aurait peut-être moins réagi si ça avait été un de ces rappeurs poètes comme Oxmo Puccino, mais là c’était Booba, c’était Christine et ça paraissait bizarre, dérangeant même pour certains. Petite pause : je dis  »pour certains » car je dois avouer que la seule réaction que j’ai eue en écoutant ce titre c’était « tiens, c’est plutôt cool, j’aime bien le mélange des styles » et qu’aucune des réflexions précédentes ne m’était venue à l’esprit. Mais ensuite, j’ai pris en compte des avis divergents, étonnés de cette collaboration, et je me suis posée des questions.

Il est vrai qu’à peu près en même temps, la décision de justice décidant de la relaxe d’Orelsan était arrivée dans les journaux et que la question du lien entre rap et féminisme trottait dans l’air. Deuxième petite pause : pour ce qui est du cas Orelsan, je n’en dirais pas plus, car je ne suis toujours pas parvenue à me forger d’opinion sur ce point, il s’agit simplement d’une petite mise en contexte du cheminement de mes pensées.
Alors voilà, entre opposition et rapprochement, rap et féminisme me paraissaient entretenir plus que jamais une relation trouble qui m’a fait m’interroger sur ma propre relation à eux. Le sujet est vaste, et le traiter en un article est impossible. Ainsi, Dalphée et moi-même vous proposons un petit dossier qui regroupe nos réflexions, interrogations – avec ou sans réponses – qui nous l’espérons, vous intéresseront. Pour ma part, je vais me concentrer sur une question : est-ce que c’est OK d’avoir 20 ans, d’aimer le rap et de se déclarer féministe ?

Le suspens risque d’être court car disons le tout de suite, la réponse est oui.

Ce qu’on reproche couramment au rap c’est la vision hyper-sexualisée de la femme qu’il véhicule et le recours incessant à ces insultes charmantes contre lesquelles, soyons honnêtes, on s’insurge dès lors qu’il s’agit de harcèlement de rue. Oui, « sale pute », « pétasse », « salope » ou le plus anglo-saxon « bitch » font partie du vocabulaire courant des rappeurs. Mais, outre le fait que la misogynie n’est pas nouvelle dans ce beau monde de la culture – n’est-ce pas Baudelaire ? – il faut peut-être rappeler maintenant que le rap est un exercice particulier, qui a ses propres codes, afin de mettre fin à ces préjugés bien-pensants qui ont tendance à partir du principe que le rap est incapable de second degré. Par exemple, je ne pense pas que la surenchère proposée par Vald dans son « Bonjour » – qui ne cesse de rappeler qu’il va « niquer la mère de sa mère » car l’autre n’a « pas dit bonjour » – puisse être interprété autrement que comme de la parodie. Par ailleurs, il faut prendre en compte la dimension emphatique du passage du particulier au général transmise par le discours « toutes les filles sont des putes, tous les mecs sont des salauds » qui permet certainement d’insister sur des sentiments mais ne propose en aucun cas une vision cohérente et stable du monde.

Mais peut-être que l’on touche ici à un autre problème, celui du mépris. En effet, les rappeurs sont bien souvent des interprètes issus de milieux populaires et ils subissent souvent une violence symbolique énorme de la part des intellectuels mainstream. Je ne dis pas ça de manière gratuite et je suis consciente que des institutions emblématiques comme l’ENS ouvrent de plus en plus leurs portes au rap mais quand je pense à la manière dont Nekfeu a pu être reçu dans l’émission « On N’est Pas Couché » je me dis qu’il reste du chemin à faire. Présenté comme un rappeur aimant lire, Nekfeu s’est retrouvé face à un Yann Moix qui s’est senti légitime à prendre une position de professeur méfiant, vérifiant les lectures de son élève. Je ne pense pas qu’on aurait fait subir le même exercice à Benjamin Biolay, parce qu’il va de soi qu’il est un chanteur cultivé, lui. Vous voyez où je veux en venir avec ma petite idée de mépris de classe ? Les rappeurs sont des incultes, comment pourraient-ils faire du second degré ?

Vald

Bien sûr, il ne faut pas non plus penser que la misogynie est complètement absente du rap, mais tout comme l’égo-trip, cela peut parfois relever d’un certain exercice de style. Or, et il ne s’agit que d’une piste de réflexion, je crois que ce besoin de réduire la femme à son corps est aussi le résultat d’une certaine socialisation des garçons (1) dans nos sociétés. Et, sans excuser, je me demande si le rap doit être jugé coupable pour tous les vices de la société patriarcale. Le rap n’est très certainement pas parfait dans la représentation féminine qu’il propose mais ce n’est pas pour cela qu’il n’a rien d’intéressant à dire. Je suis une jeune femme de vingt ans qui a été élevée dans un certain milieu social – qui n’est, disons-le, pas le même que celui de la majorité des rappeurs – et c’est pour cela même que je trouve important de s’ouvrir à ces textes. Certes, la vision des femmes dans le rap est incomplète et bien souvent abaissante mais, de même, l’image que je peux avoir de ces autres milieux, dépeints dans ces chansons, est elle aussi souvent limitée et caricaturale. Dans un de ses discours à « TED Talks », Chimamanda Ngozi Adichie met en garde face aux « dangers de l’histoire unique ». Elle narre son enfance où ses représentations du monde étaient sculptées par ses lectures, presque exclusivement européennes, qui déformaient son imaginaire en opposant récits occidentaux et sa réalité ancrée dans le Nigéria Orientale. Face à ce décalage insoutenable, cet appauvrissement de l’imagination dû à cette simple exposition à une « histoire unique », elle rappelle que « nos vies et nos cultures sont composées de plusieurs histoires qui se chevauchent ». Ceci est le cas pour moi aussi, et pour vous aussi. Mon quotidien est un quotidien ; et s’ouvrir à celui des autres ne peut que m’enrichir. M’ouvrir au rap ne va pas me faire renoncer à mes principes féministes mais cela va me faire prendre conscience d’une autre perception de la société et la rencontre entre deux visions du monde ne peut pas être un danger, seulement un enrichissement.

Écouter du rap est un moyen pour moi de diversifier un peu l’histoire unique que l’on peut avoir de la banlieue. Or, être une féministe de vingt ans, issue de la classe moyenne, ne dispense en aucun cas de s’intéresser aux autres vécus qui coexistent dans notre société. Il me semble donc qu’écouter du rap n’est donc pas contradictoire avec le féminisme, qui tente à sa manière d’ouvrir les yeux du monde sur la condition des femmes, il est un prolongement de cette volonté d’agrandir ses perspectives personnelles afin de faire progresser la tolérance et la compréhension entre les individus.

On pourra aussi me dire qu’au-delà des textes, le rap, à travers ses artistes, a un véritable de problème de violence contre les femmes. Hélas, je n’ai pas de réponse. Bien sûr, il me semble inutile de rappeler que la violence faite aux femmes est inadmissible. Mais je me retrouve alors devant le même problème que face à des artistes antisémites ou racistes. Doit-on cesser d’admirer les danseuses de Degas ou de lire Céline parce que leur antisémitisme en fait de détestables personnages ou doit-on séparer l’artiste de son œuvre ? Ce débat n’est pas nouveau et dépasse le domaine du rap… et je dois avouer ne pas avoir de réponse. Néanmoins, je pense que le lecteur de Céline, l’admirateur de Degas ou le public d’un rappeur condamné pour violences conjugales a la jugeote pour savoir que le comportement de l’artiste dont il apprécie l’œuvre n’est pas à imiter. Pour cela, l’appel au boycott de certains rappeurs ne peut pas être une solution supportable à moins de partir du principe que les fans de rap sont incapables de la moindre distance critique, à l’inverse, bien entendu, des admirateurs de Ferdinand Bardamu et des petits rats de l’Opéra en tutu vaporeux.

Par ailleurs, je crois que parfois l’on en vient à diaboliser le discours « sexiste » du rap alors que celui-ci peut aussi simplement célébrer une certaine forme de sensualité. En effet, pourquoi « Ma Benz » serait sensuelle dans la bouche du groupe Brigitte mais d’un insupportable sexisme dans celle de NTM ? Je pense que l’on approche ici d’un point sensible, celui du rapport parfois complexe entre féminisme et sexualité, qu’une partie de la rédaction de Scarlet va étudier dans un autre article. Les sujets sont vastes et s’entremêlent, je leur fais donc confiance pour approfondir ce sujet et je retourne au mien : le rap.

Enfin, un dernier détour dans ma réflexion sur les apparentes contradictions entre le fait d’écouter du rap et de se déclarer féministe m’a fait prendre conscience d’un autre problème, celui des étiquettes. C’est le moment d’une minute socio. Les individus ont un besoin fort d’identité et pour cela l’appartenance à un groupe qui s’exprime par l’adoption de certains codes et diverses attitudes est essentielle. Mais le risque avec une approche trop radicale du groupe social est de ne pas être en mesure d’accepter ce que Bernard Lahire a appelé les « dissonances culturelles ». Si le groupe « féministe » refuse le rap car il le juge misogyne mais que j’aime le rap, je peux vite me retrouver dans une crise d’identité qui pourrait être déstructurante pour moi. C’est pour cela que je pense qu’il est important d’être plus tolérant face à ces diverses « contradictions » car un individu n’appartient jamais exclusivement à un seul groupe social et il peut se reconnaître dans plusieurs cultures sans avoir à être accusé d’être un « traître ». C’est pourquoi, je ne pense pas trahir le féminisme en écoutant du rap ni que Christine and the Queens a trahi la  »cause » en faisant un duo avec Booba. Franchir les frontières est certainement plus enrichissant que de se retrancher sur ses positions et ses certitudes et les frontières qui bougent et enrichissent ces deux cultures de toutes parts. Ainsi, plutôt que de boycotter le rap et de culpabiliser ses auditeurs, il est plus constructif d’ouvrir ses yeux sur tous les changements qui affectent aujourd’hui la scène hip hop. Des MCs faisant leur coming out comme Frank Ocean, des séries gay-friendly comme Empire et des featuring inattendus, comme celui de Christine et Booba, sont des avancées qu’il faut encourager, plutôt que de s’en méfier…

Avant de passer le flambeau à Dalphée qui interrogera plus en profondeur la scène hip-hop féminine, je veux aussi mentionner l’importance de la montée en puissance des rappeuses qui sont de véritables modèles et nous rappellent comme Little Simz que «  Women can be kings ».

Little Simz - Women can be kings

CG.

(1) A ce propos  :« La masculinité est rattachée à l’image de l’homme « dur », du caïd, dans son rapport avec les femmes, qui est en même temps reliée à celle de la prison :  »Et puis si j’ai parlu avec toi, pétasse / J’fais 500 pompes avant, les bravas gonflés », paraphrase de Booba :  »j’ai parloir avec une femme / je fais 200 pompes quand il faut y aller », dans Maître Yoda, 2012. ».
Télérama, « Quand une prof de français examine les paroles de PNL », François Chevalier Publié le 31/03/2016 : Analyse de Bettina Ghio, enseignante au lycée et à l’université Paris 3.

Crédits photos :

« Here », Christine and the Queens .feat Booba

« Selfie #1 », Vald

Little Simz

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2 réflexions sur “Pourquoi c’est OK d’écouter du rap quand on est féministe

  1. Merci pour cette réflexion. C’est effectivement intéressant de considérer toute la culture sous-jacente, l’ancrage socio-économique du rap et du féminisme, pour dépasser l’opposition banale.
    Personnellement, j’aimerais ajouter que je salue la tentative de certains rappeurs pour montrer que justement le rap et le féminisme ne s’excluent pas l’un l’autre (cf ma découverte – et mon amour – de Rejjie Snow qui se présente comme un rappeur féministe dans l’article des Inrocks, ou encore l’épisode de « Bloqués »).

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