« L’opinion de la jeunesse doit être prise en compte » – Augustin, 15 ans, en lutte – Loi Travail

Cette semaine, Scarlet a tendu le micro à Augustin, un lycéen de 15 ans engagé dans le mouvement « Lycées du Grand Lyon en lutte », récemment médiatisé pour leur mobilisation contre la Loi Travail de la ministre Myriam El Khomri. Nous avons voulu recueillir son point de vue sur ces événements et sur son implication dans le but de comprendre les causes d’un engagement lycéen.

  • Comment as-tu rejoint le mouvement ? Quel est ton rôle ?

J’ai rejoint le collectif après m’être renseigné à la suite de la manif du 9 mars (Journée de rassemblement contre la Loi du Travail NDLR). Errant de pages Facebook en pages Google, je finis par tomber sur celle du collectif, à la recherche de contacts dans les lycées : c’était l’occasion de vraiment s’investir dans la lutte et de se consacrer à quelque chose d’à la fois utile et instructif. Je rejoignais donc le collectif et découvrais un camarade de La Martinière Monplaisir déjà engagé. Le mouvement « Lycées du Grand Lyon en lutte » est simplement un rassemblement de personnes qui en ont en marre, de personnes poussées à bout par le système, et qui décident d’agir pour changer les choses. Pas besoin de hiérarchie, chacun s’exprime librement et, bien sûr, sans contraintes. Nous sommes ouverts au débat et en cas de besoin, au vote. Je suis donc une sorte de « référent » de mon lycée : je tiens le collectif informé de la situation de La Martinière Monplaisir (pour permettre une vision plus globale et objective, je ne suis pas le seul). De plus, en tant que camarade, je participe aux réunions et diverses Assemblées Générales (AG) : lycéennes évidemment, mais aussi étudiantes, aux « Nuits Debout ». On essaye d’être un peu partout.

  • On remarque que le collectif utilise un nom très vaste « Lycées du Grand Lyon en lutte ». Quel lien entretenez vous avec les lycée et universités ? Les syndicats étudiants ont-ils joué un rôle dans le mouvement ?

Un des points à ne pas négliger pour nous est le développement du mouvement. Plus on aura de visibilité et de lycées en notre sein, plus on sera pris au sérieux. On a une page Facebook, mais on marche aussi beaucoup par le bouche à oreille et l’utilisation des réseaux de chacun. En ce qui concerne les contacts avec les étudiants, en plus de participer à leurs AG, un projet de coordination lycéens/étudiants est en train de se mettre en place pour permettre une meilleure communication et une certaine cohérence au sein de la mouvance générale. « Lycées du grand Lyon en lutte » est un collectif indépendant et sans étiquette. Nous respectons les engagements politiques de chacun et tout le monde a ses affinités propres, mais le mouvement est « neutre ». On accepte des coups de mains des organisations politiques – impression de tracts entre autres – et on en donne en retour. Par contre, on veille à ce que cela n’aille pas plus loin, nous avons repoussé toutes les propositions de récupération du collectif par les divers facteurs politiques.Augustin, 15 ans, en lutte 2

  • Pourquoi manifestes-tu ? Portes-tu des revendications particulières ?

Je manifeste pour défendre plus d’un siècle d’acquis sociaux ; je manifeste pour défendre le peu de bon sens qui existe encore dans la société ; je manifeste pour leur montrer que ce n’est pas une comédie comme l’État d’urgence et la répression de la part de nos amis de la police qui nous arrêtera ; je manifeste pour leur montrer qu’on n’achète pas aussi facilement le peuple que la CFDT … Je manifeste pour le retrait pur et simple d’une loi dangereuse pour tous les travailleurs, et que les néo-libéraux et autres protecteurs du capital n’hésiteront pas à utiliser comme jurisprudence pour faire passer des idées encore pire.

Frédéric Lordon a dit que pour pouvoir revendiquer, il faut d’abord reconnaître une autorité tutélaire. Dans ce cas, je ne revendique rien. Je suis jeune, utopiste, un poil téméraire, et ne supporte pas l’idée qu’une poignée d’oligarques sans aucune légitimité me dise ce que je dois faire ou ne pas faire, où je dois pisser, me fiche aux Renseignements Généraux et me cantonne à une destinée précise en fonction de mes valeurs, de mes idéaux et de mes origines sociales, ethniques, religieuses et culturelles.

  • Quelles sont tes sources d’information sur la Loi Travail impulsée par la ministre du Travail Myriam El Khomri ?

Pour l’instant j’ai veillé à diversifier au maximum mes sources d’informations sur la Loi Travail : je m’ouvre sur d’autres opinions en discutant, puis me renseigne en passant par les (très) nombreux articles de presse, de gauche comme de droite. Plusieurs vidéos disponibles sur Youtube (intervention de Frédéric Lordon, de Gérard Filoche) sont également très intéressantes. J’ai été amené à consulter le texte lui-même, mais il demeure moins accessible, langage juridique oblige.

  • Ton engagement contre la loi El-Khomri s’inscrit-il dans un engagement politique plus large ?

Je me qualifierai, s’il fallait à tous prix me mettre une étiquette, d’électron libre penseur, citoyen et individu du Monde. Je ne suis pas encarté, je me bats pour mes idées, et je n’envisage pas d’arrêter la lutte un jour. Cela ne m’empêche en aucun cas de me regrouper avec des camarades au moins partiellement d’accord avec moi lorsque le besoin s’en fait sentir.

  • Quel regard porte ta famille sur ton engagement ?

J’ai la chance d’avoir un certain équilibre parental : en effet ma mère est une sorte de révolutionnaire dans l’âme, en questionnement permanent sur le monde dans lequel on vit et la place qu’une personne lambda peut y occuper. Depuis tout petit, j’ai donc été sensibilisé à la politique au sens premier du terme, au vivre-ensemble et à toutes les questions de société que cela entraîne. Elle est heureuse de voir son fils se questionner et se créer une conscience politique, toujours au sens premier. Au-delà de ça, c’est une véritable quête de moi-même dans laquelle je me lance à travers cet investissement dans la vie et le monde. Mon père est plus réservé, et s’assure avant toutes choses que je sais pour quoi je me bats et que je n’obéis pas bêtement à une pression sociale. A partir du moment où c’est avéré, il me soutient dans mon combat et reste très ouvert à la discussion, partageant volontiers son expérience personnelle (notamment concernant les organisations politiques et leurs stratagèmes). J’ai également la chance d’avoir une famille globalement très engagée qui salue et soutient l’initiative, ainsi qu’un grand-père (source de fierté) qui m’encourage dans cette voie tout en apportant nuances et documentation.

  • Quel est l’avis de tes professeurs sur ton engagement ? Débattez-vous en classe cette actualité ?

J’assume mon engagement, sans pour autant l’afficher systématiquement et à la vue de tous, seulement trois de mes professeurs en sont donc informés. Sans en avoir particulièrement discuté avec eux, un est à mon avis plutôt heureux de voir que l’investissement citoyen existe chez les jeunes, un deuxième me charrie gentiment sans jamais donner son avis, quant au dernier, je l’ai croisé aux « Nuits Debout » lyonnaises. Je suis également en contact avec un autre professeur du lycée, particulièrement investi contre la loi Travail, dont l’expérience et les conseils s’avèrent utiles. Aucun débat n’a pour l’instant eu lieu en cours mais je le suggérerai en Aide Personnalisée, histoire de faire quelque chose d’utile de ces deux heures par semaine.

Augustin, 15 ans, en lutte - Nuit Debout
38 mars – Nuit Debout à Paris.
  • Quelle est la place d’un mineur et lycéen dans le débat citoyen selon toi ? Penses-tu être conscient des enjeux de ton engagement ou certains enjeux te dépassent-ils ?

Une jeunesse satisfaite et « embrigadée » est essentielle à tous systèmes politiques puisqu’elle assure le renouveau et la postérité dudit système … C’est pour cela que les dirigeants ont peur lorsque la jeunesse gronde, parce qu’avec elle gronde le changement. Indéniablement, la jeunesse est tout le temps concernée puisqu’elle assurera le renouveau de toutes les classes, et pour cette raison précise, elle a le droit à la parole. Le lycée est même à mon sens l’âge idéal pour s’engager dans le débat citoyen car on peut s’être déjà forgé une opinion solide, mais souple, et que c’est une orientation encore très large.

Mes engagements concernent l’avenir d’une manière générale, alors comment ne pas être un tant soit peu dépassé ? Ceci dit, je ne me revendique de rien et ne défends que ma vision du monde, ce qui me permet d’exercer un certain contrôle, contrairement aux encartés qui se doivent de suivre le mouvement.

  • Selon toi, l’opinion de la jeunesse doit-elle être prise en compte par les pouvoirs publics (que penses-tu par exemple de l’ouverture du référendum écossais aux 16ans+) ?

L’opinion de la jeunesse dans toute sa diversité doit à mon avis être pris en compte, la difficulté sera de définir une limite d’âge. Ce qu’on pourrait appeler « conscience politique » peut se manifester à des moments très variés qui ne dépendent que de l’individu selon moi. Même à 18 ans – et malgré que ce soit l’âge où l’on obtient le droit de vote en France – certaines personnes ne sont pas particulièrement intéressées par la politique, et ce pour plein de raisons différentes. Prenons l’exemple du référendum écossais sur l’indépendance. Certes, il a été ouvert à toutes personnes de plus de 16 ans, mais est-ce que chaque ado de 16 ans qui est allé voter avait conscience de toutes les répercussions que le résultat de ce vote pouvait avoir ? Je ne pense pas. Vous pourriez me répondre que l’abstention peut dans ce cas être une solution, mais ce serait sans prendre en compte la pression sociale ou familiale. En fait, la difficulté n’est pas vraiment de savoir à partir de quel âge l’on a des idées politiques, mais plutôt à partir de quel âge l’on se forge ses propres idées, sans forcément répéter ce que pensent nos proches. Ainsi un ado écossais de 16 ans sans « conscience politique » aurait pu aller voter, exprimant l’avis de ses proches et non le sien. Je ne pense pas pour autant que ce soit un argument contre l’ouverture du vote aux mineurs, puisque ces derniers sont répartis de manière plus ou moins égale entre les foyers, quel que soit l’opinion politique dominant dans ledit foyer.

  • Est-ce difficile de mobiliser les jeunes aujourd’hui selon toi ? Si oui, comment l’expliquerais-tu ?

Fédérer les autres lycéens est à mon avis l’enjeu majeur du mouvement, mais également la plus grosse difficulté : la plupart ne se sentent pas concernés, préfèrent s’amuser pour l’instant, profiter de la jeunesse, réfléchir et s’interroger plus tard. De plus, la société actuelle n’encourage pas les gens à réfléchir d’eux-mêmes ou prendre des initiatives : abrutis par le travail, on rentre chez soi pour s’abrutir devant des écrans. Les gens deviennent passifs, et encouragés par les médias traditionnels, ne se posent plus aucune question, se contentant d’être esclaves du système. Bon ce n’est évidemment pas le cas de tout le monde. Mais même les quelques-uns avec lesquels j’arrive à discuter voient les militants comme des comiques marginaux, s’attardant sur la forme sans aller dans le fond. Les médias jouent encore un rôle important dans l’image donnée des manifestants, les associant à des pillards sans foi ni loi. La plupart des lycéens avec qui j’en ai parlé deviennent au mieux des sympathisants, rare étant ceux qui décident de réagir.

  • Comment motives-tu les gens autour de toi ? Quels sont tes arguments pour les motiver ? Quels sont les arguments auquel tu te heurtes de la part de tes camarades qui refusent de participer au mouvement ?

Mon engagement me paraît tellement logique et naturel que j’ai parfois un peu de mal à l’expliquer aux autres. J’essaie dans un premier temps de leur démontrer qu’ils sont concernés et quel que soit leur avis, il est important qu’ils en aient un. Si je réussis à les captiver suffisamment longtemps, il me suffit de leur montrer l’idée générale qui se dégage de la loi en leur montrant l’article 1 – très éloquent en soit – puis quelques exemples de changements prévus suffisent … On m’a tout de même avancé une fois que cette loi était du pain béni qui créerait des emplois, mais l’argument s’est rapidement écroulé.

Propos recueillis pas Marie-Lou, le 21 avril 2016.

Toute l’équipe de Scarlet remercie Augustin d’avoir répondu à nos questions ! Scarlet tient par ailleurs à rappeler que cette interview ne cherche pas à rendre compte de la ligne éditoriale du journal mais tente une immersion dans ce mouvement à travers la voix des personnes concernées, au plus proche des acteurs.

Pour petits et grands curieux : un entretien de Frederic Lordon, la référence d’Augustin

« Nuit Debout, convergence, horizontalité« , Le Monde Diplomatique – La pompe à phynance

Crédits photos :

L’expansion

Lycées du Grand Lyon en lutte

Linternaute.com

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Une réflexion sur “« L’opinion de la jeunesse doit être prise en compte » – Augustin, 15 ans, en lutte – Loi Travail

  1. Interview très intéressante, j’étais effectivement curieuse de comprendre pourquoi des lycéens en viennent à manifester contre cette loi ! Questions et réponses pertinentes, c’est un peu plus clair de mon côté 😉

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