Soyez belles, pas plus.

Comme il est étrange parfois de déambuler dans les rues sans prendre garde aux affiches et aux publicités envahissantes qui nous entourent. Honnêtement, on n’y prête plus guère attention. On les frôle bien qu’elles nous encerclent, et on les ignore bien qu’elles soient là, à nous observer de leur regard avide d’argent et de dépenses, de ventes et d’envies futiles. Malgré notre indifférence, il est vain de penser que cela ne nous impacte pas. Au contraire, elles agissent dans l’ombre et avec discrétion. Si bien que, par habitude, moi aussi j’avais fermé les yeux à ce sujet. Pourtant un jour, je les ai rouverts et je ne les ai plus jamais fermés. Ouvrir les yeux, c’est comme plonger dans la matrice. On aimerait avoir le choix entre la pilule bleue et la pilule rouge.

Pilule bleue. Vous pouvez refermer les yeux, vous ne vous indignez pas et vous rangez sereinement votre colère. Que la femme soit un objet, peu importe, c’est vendeur et ancré dans nos mœurs.

Pilule rouge. Vous vous enfoncez dans ce grand trou noir qu’est le sexisme banalisé en essayant de comprendre et de réagir.

La pilule rouge ? Je l’ai déjà sous la langue et cette dernière ne peut s’empêcher de se délier.

Essayez un peu pour voir, par curiosité, regardez de plus près et posez vous la question : N’y aurait-il pas quelque chose qui cloche ? De ce côté-ci, on veut vous vendre le dernier parfum de créateur qu’une mannequin nue tient au creux de ses seins. De ce côté-là, une voiture dernier cri promet à l’homme de conquérir n’importe quelle femme. Et puis par ci … ou bien par là … Oui, on en perd la raison à en avoir mal à la tête.

Puis on se pose une nouvelle question : que je sois un homme ou que je sois une femme, est-ce que je trouve cela normal ? D’un côté, tout ça me parait banal. Il suffit que j’allume mes écrans pour voir surgir seins en plastiques et corps dénudés, femme objet et pornographie chic. Elles nous hantent ces images, elles entrent en nous pour nous conter de jolies paroles :  »Soyez belles, pas plus. Aujourd’hui, on veut des corps en extase et des bouilles d’anges par milliers. Mais surtout, ne parlez pas. Ne parlez jamais ou l’on pourrait se rendre compte que, depuis le début, on vous embobine … » Qui que nous soyons, on a tous une mère, une grand-mère, une sœur, une cousine, une compagne, une amie, … une femme que l’on aime et qui compte pour nous. Trouverait-on normal que l’image de cette femme soit utilisée à tort et à travers dans son plus simple apparat ?

Quand on a ingéré la pilule rouge, on commence à regarder son corps et on s’interroge :  »est-ce que moi aussi je corresponds aux codes de beauté ? Je suis peut-être un peu grosse, ou je n’ai peut-être pas assez de formes ? Après tout, c’est si ordinaire, c’est probablement vrai… »

Vous le sentez venir ce cercle infernal ; celui qui vous pousse à croire que la beauté prime avant tout, car elle doit être vue, admirée et surtout se cantonner aux règles établies.

Je regrette encore d’avoir avalé cette pilule rouge mais je réalise aussi ma chance. Combien d’hommes et de femmes ont-ils conscience de cette aberration ? Pire encore, comment les jeunes générations s’approprient-elles les choses ? Avec une certaine expérience de la vie adulte et des relations humaines, on peut encore garder la tête hors de l’eau. Mais pour une petite fille ou un petit garçon, dont les images de clips musicaux et de publicités explicites règnent au quotidien, quel est le message ?

Soyez belles, pas plus - Little Miss Sunshine

On connaît les concours de Mini Miss, visant à élire la plus belle petite fille.  »Être la plus belle » pour une petite fille de sept ans c’est vraiment chouette non ? Bien sûr que c’est chouette de se sentir jolie dans les yeux de ses parents et de sa famille. Seulement, quand un jury ne vous décerne pas le prix de beauté, j’imagine qu’une petite fêlure vient ébrécher votre cœur gonflé de fierté d’être admirée, belle et bien maquillée.

Quelle tristesse qui me monte à la gorge lorsque j’imagine des fillettes encore si loin de la puberté et pourtant déjà entrées dans l’engrenage de la beauté clichée et dans l’exagération de l’estime de soi. Mais quel malheur encore plus grand en pensant à l’impact négatif qu’un jugement si strict peut avoir sur une enfant. Que l’on veuille concourir dans une activité sportive, manuelle ou bien artistique me semblera toujours plus constructif. L’envie de mieux réussir, de s’entraîner et d’aller toujours de l’avant sont des expériences enrichissantes qui s’avèrent plus à même d’aider des enfants dans leur développement. Or, concourir uniquement par sa beauté m’apparaît relativement triste et terne. Bien sûr on pourra toujours supposer que cela demande beaucoup de courage et confiance en soi d’oser défiler devant de nombreux spectateurs en étant apprêtée comme cela. Je ne partage pourtant pas cette idée et j’ai plus de facilité à trouver une petite fille courageuse lorsque celle-ci ose parler à d’autres enfants, jouer avec eux et ne pas avoir peur de marcher dans la boue. La confiance en soi passe aussi par les relations constructives que l’on créé avec d’autres et non pas uniquement par une focalisation sur sa beauté personnelle. Faire porter des soutiens-gorge rembourrés à des fillettes de sept ans n’est peut-être pas choquant aux Etats-Unis, pourtant il me semble plus important de se trouver belle naturellement et de ne pas jurer seulement par le maquillage quand on porte encore des culottes taille enfant.

Fichue pilule rouge, je ne peux plus fermer l’œil de la nuit. Je tourne et retourne tous les travers de la société qui restent coincés au fond de ma gorge avant d’exploser au creux de ma tête. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Non je ne vais pas écrire à toutes les agences publicitaires du monde, et non je ne vais pas briser tous les postes de télévision de la planète.

En revanche, cette pilule rouge m’aura appris quelque chose : forger sa propre opinion passe parfois par revendiquer des idées allant à l’encontre de la normalité sociétale. Sans violence ni cris, mais avec réflexion et bienveillance. Je suis encore libre d’expliquer à mes enfants, ma famille, mes frères ou mes sœurs, quelles sont mes idées. Tout comme je peux refuser de regarder des émissions ridicules ou d’acheter des jouets à tendance sexiste.

Je peux garder mes yeux ouverts, et ouvrir ceux des autres. Je peux jeter au loin cette pilule bleue assommante et accepter la réalité parfois décevante ; mais surtout l’affronter, la conscience à l’affût.

Victorine.

Crédits photo :

Matrix, Lily et Lana Wachowski (1999)

Little Miss Sunshine, Jonathan Dayton et Valerie Faris (2006). © AFP

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