Voile à Scarlet

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L’actualité récente a de nouveau fait retentir le débat autour du voile : tenue des hôtesses dans les compagnies aériennes, lancement d’une gamme de hijab dans le monde de la mode etc. Il semble que le débat autour du voile se pose à la croisée de nombreux champs et entraîne avec lui plusieurs concepts. Si la question du voile est déjà fortement ancrée dans le débat public en France, il apparaît qu’il soit encore largement ouvert, probablement du fait de la multiplicité des domaines que le débat touche. Une fois n’est pas coutume, Scarlet laisse place au débat et accueille en son sein la diversité des opinions sur la relation entre le voile et le féminisme, à la lumière de l’actualité.

 »A l’écoute des propos universalistes de certaines féministes je ne peux pas m’empêcher de penser à la position des colonisateurs européens qui pensaient avoir une mission civilisatrice envers ces peuples «inférieurs ». Ici, j’ai l’impression que ces féministes se pensent investies d’une mission émancipatrice envers les femmes voilées. Or, si je m’oppose fermement au fait d’imposer, par la loi ou la tradition, je ne me sens pas la légitimité – ni même l’envie d’ailleurs – de dire à une femme ayant fait consciemment le choix du port du voile en raison de ses convictions religieuses qu’elle ne peut le faire car j’ai décidé qu’on lui imposait ce choix. Le féminisme n’est pas seulement une question de femmes blanches et athées. Or, certaines militantes refusent d’évoluer et de prendre conscience que certaines femmes ne se reconnaissent pas – et pire, se sentent exclues – par leurs revendications. Je pense que le féminisme ne doit pas devenir ce qu’il combat en remplaçant le patriarcat international par une bien-pensance européenne, blanche et athée. Le cœur de l’émancipation de la femme est son droit à disposer LIBREMENT de son corps sans que personne ne s’arroge le droit de penser à sa place ce qui est mieux pour elle. Personne, ni un homme ni une femme, ni des féministes. Si une femme choisit de se couvrir de beaux voiles colorés et chatoyant ou de voiles plus simples et pudiques afin de respecter ses principes religieux, je ne suis personne pour lui dire de faire autrement. »

Clara.

 »Est-ce que le voile me pose problème ?
Je pourrais répondre que non. Dans une société idéalement libre, mon avis sur les décisions personnelles des autres ne doit pas être impératif, comme ne doit pas l’être celui d’Elizabeth Badinter.

Pour autant, à titre personnel, quelque chose me pose problème dans le voile : sa dimension religieuse. Il me dérange comme me dérange l’obligation religieuse ou morale des homosexuels de contraindre leur désir, celle des prêtres catholiques de ne pas se marier. Ces contraintes que l’on associe à la « foi » religieuse ne sont à mon sens que des coutumes, des traditions. Si la foi peut être facteur d’espérance, les traditions font peser sur les individus un poids que je trouve lourd. On peut me rétorquer que la morale, la pudeur, la décence nous civilisent et nous distinguent des animaux. Moi aussi je me contrains – jusqu’à un certain point – à être polie, discrète, à ne pas heurter les autres par ma tenue. Mais jusqu’où le voile est-il un progrès de civilisation dans la mesure où il distingue le corps des femmes de celui des hommes ? Le corps dévoilé des femmes l’éloignerait-il plus de la civilisation et de Dieu que ne le ferait celui des hommes ? Là je redeviens féministe. Alors oui, on peut m’objecter que c’est leur liberté de se soumettre à la tradition, comme c’est celle des prêtres de se consacrer à l’amour de Dieu en faisant le sacrifice de l’amour charnel. En tant que féministe, je lutte contre les traditions qui me dictent ce que je dois faire de mon corps ou de ma vie. Jusqu’où dois-je lutter pour qu’elles ne dictent pas la conduite des autres? La question reste pour moi en suspens.

Je ne pense pas que la mode islamique encourage les femmes à se voiler. Elle peut même être un facteur d’émancipation lorsqu’elle leur permet de se baigner (le burkini) ou de jouer au foot, comme à l’initiative de la marque Hummel qui a dessiné le maillot avec hijab intégré de l’équipe afghane de foot féminin.  Mais en refusant d’émettre une critique contre le voile pour rester conforme à un féminisme « post-colonialiste », on risque de tomber dans un certain relativisme affirmant qu’entre porter ou ne pas porter le voile, il n’y a qu’une différence de culture. »

Marie-Lou.

 » Fraîchement expatriée au Burkina Faso, en proie à d’inextricables mono-débats incluant des termes barbares tels que « néocolonialisme », « blancs », « noirs », « argent » et autres « voile », voilà que précisément, au détour d’un « voile », je me suis retrouvée nez-à-nez avec cette chère Scarlet. Quelle ne fût pas ma surprise ! Vous en conviendrez, une férue de libertés aux cheveux colorés, le poing levé… La rencontrer suggère un nœud à dénouer, le fil d’une discussion à cheminer.

Or, à propos de voile, perplexe, j’ai regardé autour de moi et ai d’abord été marquée par la multitude des signes distinctifs, féminins, masculins autant qu’enfantins ou canins. J’ai reconnu mon chien à l’arrondit couché de son corps repu de Soleil, j’ai reconnu ma coquette voisine à sa longue robe en dentelle, j’ai reconnu Georgette, jeune fille de son temps, à son jean si moulant, j’ai reconnu le pasteur à ses lunettes clinquantes, le jardinier à son vélo grinçant, le musicien à ses dreadlocks, la serveuse au raccourci de ses jupes, Monica à sa moue sérieuse… Tiens, Monica enfile un voile à paillettes en sortant de la cour, c’est drôle, je ne savais pas qu’elle était musulmane, habituellement, je reconnais les musulmans à leurs prénoms, Aminata, Alassane et Hassimi sont musulmans, tandis que Raymond, Bernadette et Grâce sont catholiques. C’est comme ça ici, des cases bien distinguées, des cartes de visites tatouées, avec lesquelles il faut composer.

Bon, et ce voile alors, quel problème ? Oh ! Mais on me dit qu’il s’agit de la France ! Que la question du voile, c’est une question de mode, c’est une question d’éthique, c’est un débat houleux. Pardon, je comprends mieux. Mea culpa, je n’avais pas immédiatement songé à ce pays là, à ces codes là, à ces normes là. En France, dans les rues, dans les villes, on fait l’éloge de l’uniformisation. Si l’on se démarque du classique, du modèle, c’est qu’on cherche à le faire, on revendique. On revendique sa critique de la mode par un style personnel, on revendique sa rébellion par ses piercings à l’oreille, on revendique sa forme d’humour par ses tee-shirts à référence. Alors si l’on porte le voile, on revendique son islamisme ? On affirme sa volonté d’imposer sa place et son culte parmi la foule d’intolérants qu’on hait ? On déclare haut et fort son anti-féminisme ? On se doit d’être provocante envers les mécontents ? Ah ? Oh. Je ne pensais pas. Je pensais que les femmes qui portaient un foulard sur la tête étaient bien aussi variées que les femmes d’un pays. Je me disais qu’il y avait celles qui lèvent le poing, et celles qui rêvent d’anonymat. Pêle-mêle, je m’imaginais que parmi les femmes voilées, il y avait des vieilles, des jeunes, des négligées, des coquettes, des excentriques et des classiques. Et à partir de là, je trouvais naturel que les modèles de leurs foulards se déclinent en couleurs, en formes et en idées, à la mesure de leur diversité.

Ce débat de la mode, qu’est-ce qui donc le fonde ? C’est drôle, ce ne me semble pas être une réelle question… A moins que… Qu’il ne s’agisse de religion ? De culture, de traditions ? Dans ce cas je conçois que les gens en débattent, pourquoi pas, mais on devrait le dire tout de suite. D’après moi, la religion, comme la culture et ses cousines les traditions, tout ça ce sont des bestioles qu’on ne devrait pas condamner avant de les avoir apprivoisées. Une religion, qu’on la pratique ou non, ça s’apprivoise. Les raisons des traditions résident me semble t-il sur des croyances, et les croyances proviennent elles mêmes de contextes. Il y a une kyrielle d’années, est-ce que les femmes étaient précieuses au point de devoir les protéger jalousement des razzias organisées par les villages voisins, qui craignaient de ne plus avoir assez de mères ? Je n’en sais pas grand-chose, c’est une idée. Est-ce que vous saviez qu’en se serrant la main, nos ancêtres les gaulois ne faisaient que s’assurer que l’interlocuteur à qui ils s’adressaient s’approchaient non armé ? Saviez vous que l’on trinque comme l’ont fait les vikings afin de mélanger les breuvages et d’ainsi écarter un risque d’empoisonnement ?

Nous vivons, que nous le voulions ou non, dans un ballet perpétuel de traditions, ancrées jusqu’à nos moelles. Un certain nombre de ces traditions reposent sur des croyances et des codes qui se sont établis durant un temps où la stratégie de survie la plus efficace était le grand mot d’ordre. Nous sommes tous les jouets d’un milliard de ces traditions, plus ou moins saugrenues aujourd’hui par rapport au contexte dans lequel nous vivons. Des traditions qui n’ont de cesse d’évoluer, pour devenir, à elles toutes, le folklore, les richesses d’une culture. Juger une tradition revient à les juger toutes, à remettre les siennes en causes, à ébranler l’édifice majestueux d’une culture qui nous construit. Pour discuter du voile, que l’on se définisse musulman, athée, paysan ou que sais-je, français, m’est avis qu’il conviendrait de réétudier l’origine de ses propres traditions dans l’idée d’éviter que, d’incompréhension, l’on se mette à décider du louable ou blâmable de telle où telle pratique de manière catégorique. Apprivoisons-nous avant que de hurler. »

Colette.

 »Lorsque que je tombe sur des tutorials Youtube qui expliquent comment bien porter le hijab, cela ne me fait ni chaud ni froid dans le sens où c’est pour moi un tuto comme un autre, parmi des milliers d’autres « tuto beauté » en ligne dont je ne suis pas vraiment fan. Mais aujourd’hui, les débats sur le voile en tant qu’objet de mode me perturbent. Qu’est ce que ça signifie de vouloir absolument que le voile ne se commercialise pas, d’exiger qu’il ne soit pas coloré et encore moins étiqueté « Dolce & Gabanna » ? Je crois que refuser cette possibilité au voile, c’est le cantonner à la sphère strictement religieuse. C’est dire que le voile ne peut être un objet d’émancipation, c’est dire que le voile n’a rien à faire avec la mode. C’est établir une séparation stricte entre la religion et les autres sphères culturelles et sociales. Mais c’est là le danger. En réservant le voile à l’islam strictement, on ôte la liberté de la femme de pouvoir s’approprier le voile, s’approprier sa religion et en faire un symbole qui dépasse la religion, un symbole d’identification, de revendication, et surtout d’émancipation. Alors même qu’on dit vouloir sauver la femme de la cage de fer islamique. Sans tomber dans le culturalisme, le port du voile ne peut pas être analysé de la même manière en France et en Arabie Saoudite ou en Iran, où il est obligatoire. Dans ces deux pays, le voile est un instrument politique étatique qui vise à imposer une vision patriarcale et sexiste. En revanche, porter un voile à imprimé-fleurs, c’est une façon de déjouer les codes et les normes, c’est une façon de s’émanciper et d’exposer le libre-arbitre de la femme. Merde, est ce qu’on peut vivre en paix ? »

Dalphée.

 » Je ne comprends pas du tout la polémique autour du voile. Je trouve que les gens qui l’ont lancée, comme Élisabeth Badinter, ne sont pas forcément légitimes car ils imposent leurs valeurs et leurs opinions sur une réalité qu’ils ne vivent pas et n’essaient pas forcément de comprendre. Je trouve cela hypocrite et irrespectueux. C’est ignorer des traditions et une religion afin de pouvoir appliquer des méthodes dites « progressistes » et « féministes ». Mais il ne faut pas oublier que, de la même façon que le féminisme n’est pas que le fait des femmes, il n’est pas non plus l’apanage des femmes blanches et athées. Enfin, les féministes qui clament que le voile oppresse les femmes ne font que renforcer cette « oppression » car à force de se battre en leurs noms, elles aussi les privent de leur voix. 

Après, si l’on met de côté l’aspect religieux et féministe du voile, et qu’on considère seulement l’aspect esthétique, je trouve ça génial de voir que certaines femmes se l’approprient et qu’une véritable « Hijab Fashion » se dévéloppe. Seulement, est-ce possible de détacher le voile de toutes ces questions ? Sachant que je ne connaîs pas assez de choses sur la culture musulmane, je ne préfère pas le traiter en tant que tel. 

Ainsi, sur cette question, je n’ai aucune réponse mais plein d’interrogations. Donc si vous en savez plus que moi, n’hésitez pas à nous faire part de votre avis !  »

 Emeline.

Crédits Logo : ©Maureen Crow

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3 réflexions sur “Voile à Scarlet

  1. Un petit commentaire pour apporter un nouvel élément au débat…
    Je suis parfaitement d’accord qu’il faille laisser les femmes voilées en paix, et j’avoue que certains discours féministes me déplaisent fort à ce sujet. Comme vous dites, il ne suffit pas de crier à la barbarie, il faut surtout comprendre et tolérer.
    Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il faut fermer les yeux sur le voile en disant que c’est un simple phénomène de mode ou encore un moyen de s’émanciper. Je m’explique. Selon moi, le voile des femmes musulmanes n’est que la partie émergée de l’iceberg religieux qui, dans l’islam aussi bien que dans des multiples religions, est fondé sur la domination de la femme (interdiction de la contraception et j’en passe et des meilleures). En tant que féministe, cela est intolérable. Il s’agit alors de rappeler le risque que représente une religion et non pas de pointer du doigt des individus qui sont élevés dans la religion ou font le « choix » d’une religion (en tant qu’amoureuse de la sociologie, je soutiens que nous sommes tous conditionnés).
    Par ailleurs, le fond des polémiques actuelles (et pas la cacophonie des polémistes) ont pour objet non pas le voile tout court et savoir s’il faut le considérer comme « bon » ou « mauvais » mais plutôt le port du voile dans l’espace public. Pour ma part, je suis contente de vivre dans un pays laïc et c’est pour cela que je suis bien contente que les signes religieux soient interdits dans les lieux publics car je suis pour la séparation des sphères religieuse privée et publique (on a bien vu ce que ça a donné quand la manif pour tous a tenté de faire coïncider ces deux sphères…).
    Enfin, en ce qui concerne la mode, je suis un peu éberluée de voir des grandes marques s’approprier ces signes religieux qui côtoient sans problème des représentations de femmes sensuelles et dévêtues. Pour moi ce n’est qu’une façon de surfer sur la vague pour à la fois faire parler de sa marque et vendre plus. Du pur capitalisme en somme et pas une volonté d’émancipation de ces femmes. Après, si certaines femmes interprètent leur voile comme une manière de s’émanciper en les transformant en objet de mode, tant mieux, mais dans un pays où le port du voile n’est pas obligatoire comme la France, cela ressemble plus à une intériorisation de la domination (que je ne me permettrai jamais de juger) qu’à une véritable émancipation selon moi.
    Je comprends que les débats actuels, les réactions extrêmes qu’ils provoquent donnent envie de s’indigner et d’appeler à la tolérance. Cela est une démarche plus qu’honorable. Mais il est important de réfléchir et aussi de ne pas fermer les yeux sur les risques que présentent TOUTES les idéologies, même celles qui banalisent et neutralisent les religions.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjours à toutes !

    J’ai vraiment adoré cet article qui montrent vraiment les divergences de point de vue au sein même du féminisme. La question du voile n’est pas facile à aborder. Mais je pense qu’il entre dans un cadre plus large du mouvement féministe : celui de l’appropriation de son corps ? Je veux dire, le courant se divise pas mal sur le fait de ne pas objectiver le corps féminin (Beauvoir, il me semble) ou justement de se l’approprier et donc de le montrer (Beyoncé).

    Bref, pour en revenir au voile, je pense que ça dépend pas mal de la trajectoire de la femme qui le porte ou non. Donc discuter avec des femmes musulmanes est toujours instructifs, surtout lorsqu’on a peur (comme je peux le voir parmi vous) de représenter le courant fermé du white feminism.
    J’ai demandé à une amie algérienne et musulmane ce qu’elle en pensait (ça fait un peu Morano et son ami noir, mais bon…). Elle m’a surtout parlé de la mode islamique du coup :
    « ces marques de vêtements se soucient peu de la condition des femmes dans les pays musulmans et ne le font qu’à but lucratif!
    Cacher le corps de la femme par un burquini,alors que l’on a le choix de ne pas se baigner au côté d’un homme musulman en maillot classique constitue une démarche qu’il ne faut pas soutenir!

    Bonne continuation !

    Aimé par 1 personne

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