Les Hommes tristes

J’ai vu ce vieil homme triste assis sur le banc.

C’était le mercredi 16 mars à huit heures du soir. Je me promenais dans la rue quand je l’ai aperçu. Il devait avoir soixante-dix ans, les cheveux grisonnants, les vêtements aussi sombres que le ciel. Seul, les yeux dans le vague, il semblait fixer quelque chose que je ne pouvais voir. Une petite larme brillait au coin de son œil. J’ai vu ce vieil homme et j’ai soudainement pensé que je pourrais m’asseoir à côté de lui. J’ai vu sa tristesse et je me suis demandé quelle était la raison de son mal-être. Mais je ne l’ai vu qu’une poignée de secondes. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir que déjà mes jambes m’avaient emmené loin de lui, loin de sa tristesse, loin de sa solitude.

C’est alors que j’ai réalisé que j’aurais dû m’arrêter. Que j’aurais dû m’asseoir sur ce banc, à côté de ce vieil homme. Que j’aurais dû passer quelques minutes, voire quelques heures à lui parler. Mais en même temps que j’envisageais cette possibilité, mes jambes continuaient d’avancer. C’est ainsi que j’ai décidé qu’il était trop tard pour faire demi-tour, trop tard pour me raviser.

J’ai alors commencé à regretter. J’ai imaginé que je lui aurais demandé pourquoi est-ce qu’il était assis seul sur ce banc. J’ai deviné qu’une fois l’instant de surprise passé, il m’aurait souri. J’ai supposé qu’il m’aurait raconté une partie de sa vie, les beaux jours à présent si loin qu’il aimait se remémorer. Il m’aurait dit pourquoi il était triste de ne pas avoir pu accomplir tout ce qu’il avait envisagé dans sa jeunesse. Je lui aurais fait part de mes peurs, de mes doutes sur l’avenir, mais aussi de mes espoirs et de mes ambitions. Nous aurions souri encore une fois et nous nous serions séparés après un dernier au revoir. Je ne l’aurais sûrement jamais revu. Oui, c’est comme cela que j’imaginais ma soirée si j’étais allé m’asseoir sur le banc à côté du vieil homme triste.

Mais comment l’aurais-je abordé? Comment aurais-je pu franchir la barrière de l’inconnu? J’aurais pu débuter par un bonsoir, poli et courtois. Oui, un bonsoir aurait été un bon début. Et après? Peut-être ne voulait-il pas être dérangé. Il avait sûrement une bonne raison de s’isoler. Après tout, comment aurais-je pu savoir s’il avait envie de discuter? Je pensais accomplir une bonne action, mais peut être l’aurait-il perçue comme une intrusion brutale dans son intimité ? Et je me suis convaincu que j’avais eu raison de ne pas m’arrêter. Et tout en me cherchant des excuses, alors que la pluie commençait à tomber, mes jambes continuaient mécaniquement à avancer, m’éloignant de lui, m’éloignant de sa tristesse, m’éloignant de sa solitude.

Et puis je me suis souvenu de tous les Hommes tristes que j’avais croisés. Tous ces regards apeurés, fuyants, perdus. Toutes ces pupilles qui reflétaient la douleur, la colère ou le désespoir. Tous ces iris dont la couleur était ternie par le voile de la solitude. Tous ces appels à l’aide que j’avais ignorés. Je me suis alors demandé à quel moment de ma vie je m’étais dit qu’il ne fallait pas parler aux étrangers, à quel moment j’avais appris à marcher dans la rue sans regarder ceux qui m’entouraient, à quel moment j’avais commencé à devenir imperméable aux sentiments des inconnus que je frôlais. Et la réponse me fit peur : il est naturel, pour moi comme pour beaucoup de monde, d’ignorer les Hommes tristes. C’est naturel parce qu’on ne peut pas sauver tout le monde. C’est naturel parce qu’on ne doit pas s’occuper de ce qui ne nous regarde pas. C’est naturel parce que l’Être humain, dans notre société actuelle, est avant tout égoïste : il pense à lui-même, à ses amis, à sa famille et puis c’est tout. C’est naturel parce qu’il est tellement plus facile de fuir que de résoudre des problèmes qui ne sont pas les nôtres.

Le vieux professeur qui regarde les élèves s’embrasser en se remémorant le temps où sa femme était encore en vie est triste. La femme en tailleur ajusté qui se tient si droite à l’arrêt de bus, pensant aux rêves qu’elle n’a jamais pu réaliser est triste. L’enfant réfugié au coin de la rue qui regarde ses camarades accompagnés de leurs parents en sachant qu’il n’aura jamais cette chance est triste. La personne assise à côté de moi est triste, celle en face de vous est triste. Et personne ne remarque leur tristesse. Invisibles aux yeux du monde, nous préférons nous concentrer sur nos problèmes ou notre bonheur plutôt que sur les malheurs des autres. Et c’est ainsi que chaque jour, nous côtoyons et ignorons ces gens tristes. Sans un mot, sans un sourire, uniquement parce que nous ne les connaissons pas, parce que le fait même qu’il s’agisse d’inconnus les rend inexistants, parce que nous avons peur de les laisser entrer dans notre vie. Parce qu’au fond, nous aussi nous sommes des Hommes tristes.

Alors soyons attentifs. Si nous ne pouvons pas tendre la main à tout le monde, si nous ne pouvons pas endosser tous les malheurs de l’humanité, essayons, une fois de temps en temps au moins, d’apporter un sourire à une personne que nous ne connaissons pas. Bénévolement, sans aucune contrepartie. Écoutons les musiciens exprimer leurs sentiments dans leur langage. Offrons à un SDF de partager un repas. Adressons un sourire aux personnes que nous croisons dans la rue. Pas par compassion ni par pitié, mais par humanité. Parce que ce sont des petites lumières dans la vie d’un Homme triste. Des petites lumières qui peuvent l’aider à sortir de cette tristesse.

Soyons bien clairs : je ne demande pas d’entrer dans l’intimité des gens qui ne le désirent pas, ni d’aider tous les Hommes tristes que nous croisons, mais simplement de penser parfois à tendre la main. Et nous aussi nous y gagnerons. J’aurais sûrement appris en discutant avec ce vieil homme triste assis sur le banc. Car, dans cette société régie par l’argent, on ne peut toujours pas acheter les émotions. Ces mêmes émotions qui, au fond, sont les seules choses importantes dans une vie.

Je ne reverrai sûrement jamais ce vieil homme triste assis sur le banc.

Mais si je pouvais revenir en arrière, je me serais assis à côté de lui, je lui aurais demandé la raison de sa présence ici et je l’aurais patiemment écouté. Il m’aurait demandé la mienne et je lui aurais tenu le même discours qu’à vous. Puis mes jambes m’auraient emmené loin de lui, le sourire aux lèvres, sans regret, enrichi par cette nouvelle rencontre et heureux d’avoir pu venir en aide à un Homme triste.

Hadrien. D

Crédits images :

آهنگ دوست داشتم محسن چاوشی

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Une réflexion sur “Les Hommes tristes

  1. Je me suis beaucoup reconnue dans cet article, même s’il y a quelque chose qui m’a dérangée également. Je comprends que cela pourrait être de belles expériences, un beau geste humain et d’ouverture sur le monde. Mais l’idée exprimée que cela pourrait « sauver » des gens me paraît auto-centrée et malvenue, à l’image du héros blanc venu sauver ces personnes qui ne lui ressemblent pas. Bref j’ai tiqué, mais en même temps je comprends le besoin d’écrire un tel texte, dans l’espoir peut-être pour l’auteur de se motiver à agir la prochaine fois 😉

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