« To Bi or not to Bi » : Lettre ouverte d’un mec normal, Hadrien, 20 ans

Il était une fois, moi : un garçon bien dans sa peau, décomplexé et heureux qui venait de faire sa rentrée de sixième. Un gamin qui regardait les gars et les filles de sa classe sans se poser de questions et qui ne se doutait pas que cela poserait problème à qui que ce soit. Car oui j’étais déjà bisexuel au collège. Dès le début de la puberté, je me suis rendu compte que j’aimais aussi bien les hommes que les femmes. Mais à cette époque, je ne me demandais pas encore ce qui était censé être « normal » ou « anormal ». Pour moi, c’était comme ça et puis je m’en fichais, je n’y pensais même pas. Pourquoi ? Tout simplement, parce que personne n’allait me parler de mots tels que « hétéro », « homo », « bi », « naturel », « maladie », « théorie du genre » ou n’importe quoi d’autre. Quand je pensais encore que mes choix personnels ne regardaient que moi et que les gens allaient me laisser vivre comme je l’entendais. Ah l’innocence de l’enfance…

« Je n’ai jamais pu totalement écarter la part de moi-même qui était attirée par les garçons »

Ma dernière année de collège ne se déroula pas aussi bien que les autres. C’est à ce moment que j’ai commencé à prendre conscience que j’étais « différent » de la norme établie par la société. J’ai effectivement constaté que je ne tombais amoureux que de filles, mais que j’étais attiré physiquement seulement par des garçons, ce qui était très perturbant pour l’adolescent que j’étais. Je m’en suis effectivement rendu compte alors que j’étais vraiment mal dans ma peau et que ma classe comportait un petit groupe d’homophobes occupés à insulter les « PD » à longueur de journée. Je me suis aussi éloigné de mon meilleur ami, me demandant si ce que je ressentais pour lui était seulement de l’amitié. Cette possibilité m’effrayait terriblement à l’époque.

C’est à ce moment que j’ai fait le choix que de nombreux bisexuels ont dû faire dans leur vie : celui de cacher mon attirance pour les garçons et me borner à regarder les personnes du sexe opposé. De nombreux bisexuels font ce choix, car il est beaucoup plus facile d’avoir une vie d’hétérosexuel que d’homosexuel. J’ai conservé cet état d’esprit pendant toutes mes années lycée, et, avec le recul, je me suis rendu compte que ce n’était vraiment pas la meilleure solution: au fond, je n’ai jamais pu totalement écarter la part de moi-même qui était attirée par les garçons. Parallèlement, je me suis fait fervent défenseur de la cause homosexuelle, en en profitant au passage pour sonder l’opinion de mes amis et de ma famille sur cette question. Je me le suis avoué maintenant, c’était une partie de moi, celle que je voulais cacher aux autres et à moi-même, que je défendais indirectement.

« J’ai compris ce qui était important pour moi : vivre comme je le voulais »

Mon année en classe préparatoire B/L , fut l’élément déclencheur. J’ai commencé à me remettre en question à la fin de l’Hypokhâgne. La conférence d’un intégriste religieux insultant frontalement les homosexuels ne m’avait pas seulement choqué: je m’étais senti personnellement blessé par ses propos. Je me suis alors rendu compte que je n’étais pas un « simple » hétérosexuel, mais que j’étais beaucoup plus ambivalent que je ne voulais le laisser croire. J’ai également compris que, quoi que je dise ou fasse, il y aura toujours des connards pour me juger, m’emmerder ou me pourrir la vie.

Durant les grandes vacances qui ont suivi, j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir. Quand personne n’était dans ma maison, je restais des heures sur la terrasse, ou alors à ma fenêtre à 1 heure du matin, à regarder le paysage et la nature autour de moi et à me poser des vraies questions sur moi-même. J’ai décidé que, durant la prochaine année, synonyme de nouvelle vie, je devais résoudre ce problème de sexualité. J’ai déambulé dans tout mon village pour retracer les parcours que je faisais quand j’étais enfant, les endroits où j’ai appris à faire du vélo, le ruisseau dans lequel je jouais ou le petit chemin avec les plantes sauvages dans lequel je voulais toujours me promener. Et j’ai réfléchi sur tout ce que j’avais fait dans le passé, sur ce qui me bloquait. J’ai ramassé toutes les pièces et reconstitué le puzzle de ma personnalité. J’ai compris ce qui était important pour moi: vivre comme je le voulais. Je ne crois pas en Dieu et la vie est plus courte que ce que j’imaginais. J’ai décidé que j’en avais marre que certains me marchent sur les pieds, qu’on m’impose une manière de penser et que c’était à moi seul d’en décider. A ce moment, j’ai vu un couple passer, un homme et une femme. Je me suis surpris à regarder leurs fesses à tous les deux et j’ai eu envie d’éclater de rire. J’ai compris que je n’étais donc ni dans une case, ni dans l’autre, mais plutôt sur la ligne de démarcation. Pour la première fois, je m’acceptais.

J’ai décidé que je ne me poserais plus de questions sur ma sexualité, que je prendrais les choses comme elles viennent. J’ai craqué pour un gars lors d’une soirée, j’ai eu une aventure avec une fille et je suis sorti avec un mec. Je ne sais pas si je suis « plus homo » ou « plus hétéro » ou « simplement bi ». Je sais juste que, si je tombe amoureux d’un homme ou d’une femme, dorénavant je n’hésiterai pas, j’arrêterai de m’interroger sur mon orientation sexuelle ou de me demander quels regards les autres posent sur moi. Je ferai ce qui me plaît, ce que je ressens et c’est tout. En choisissant d’assumer pleinement ma bisexualité, je me suis libéré du fardeau que je portais sur mes épaules depuis sept ans. Je me suis alors dit qu’il était temps d’en faire part à ma famille et à mes amis. Mon coming-out s’est très bien passé et j’ai choisi d’insister sur trois points:

– Je reste le même. J’ai toujours été bisexuel, même si je ne m’assumais pas, même si je n’en étais pas conscient et même si vous ne le saviez pas. Je ne vais donc pas me mettre à changer du jour au lendemain…

– Vivre ma bisexualité n’a pas toujours été facile, loin de là. Mais aujourd’hui je sais qui je suis, je suis heureux ainsi et je n’ai jamais été aussi bien dans ma peau de toute ma vie.

– J’ai de la chance d’avoir une famille comme celle-ci: sans leur ouverture d’esprit et l’amour qu’ils me portent, je ne leur aurais jamais avoué en toute confiance mon orientation sexuelle.

Bi 1 (2)

« Tu es un homosexuel qui ne s’assume pas »

En tant que bisexuel, j’ai été confronté à de nombreux clichés. On en retrouve dans les médias, dans la bouche d’inconnus ou de proches. Certains seront les mêmes que pour les homosexuels comme le fameux: « Qui fait l’homme et qui fait la femme? » et d’autres sont spécifiques à la bisexualité et fortement ancrés dans les esprits. Par exemple, j’ai entendu à de nombreuses reprises que j’étais « un homosexuel qui ne s’assumait pas ». Ce à quoi il m’est arrivé de répondre « Et dans ce cas là, comment expliquez-vous que j’aime la chatte? ». Mais la plupart du temps, je me retiens et je demeure le garçon bien élevé qui veut faire honneur à l’éducation reçue de mes parents et ne pas m’égarer sur le chemin de la grossièreté. Je m’évertue donc à expliquer calmement et posément que je suis attiré par les deux genres, que je tombe amoureux d’une personne et non d’un sexe.

On m’a aussi dit que « la bisexualité, ça n’existe pas ». Peut-être effectivement. Mais c’est en tant que bisexuel que je suis heureux. Je ne vois pas pourquoi je devrais aimer uniquement les hommes, ou uniquement les femmes. Je tombe amoureux de personnes, pas d’un sexe ni d’un genre, car pour moi, la seule véritable différence entre les hommes et les femmes est physique. Etant attiré par les deux physiques, bien que différents, des hommes et des femmes, je préfère choisir entre deux personnes qu’entre deux genres. Pourquoi se borner à entrer dans une case, que ce soit la case « homosexuel », ou la case « hétérosexuel », quand on aime les deux ? Certaines personnes aiment le salé, d’autres préfèrent le sucré. Pourquoi est-ce que je n’aurais pas le droit d’aimer autant l’un que l’autre ?

J’ai pu aussi entendre que « les bisexuels sont des dépravés ». Et être hétérosexuel, c’est coucher uniquement après le mariage, manger des arcs-en-ciel et faire des cacas papillons ? S’il est vrai que certains bisexuels mènent une vie sexuelle plutôt mouvementée, c’est également le cas de certains hétérosexuels, et il ne me semble pas que cela ait un quelconque rapport avec la sexualité, mais plutôt avec le caractère de la personne concernée.

Enfin, on m’a fait remarquer que « de toute manière, tu devras bien faire ton choix à un moment quand tu trouveras la personne avec qui tu voudras passer le reste de ta vie, et ce sera un homme ou une femme ». C’est vrai qu’à un moment dans ma vie, je vais devoir faire un choix, mais je choisirai encore une fois une personne, qu’importe s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Je vais donc faire le même choix que n’importe quel hétérosexuel ou homosexuel: choisir la personne avec qui je veux passer le reste de mes jours. Encore faudrait-il que j’ai la chance de la trouver !
« Je ne veux pas être sauvé »

L’année dernière, je suis allé discuter avec des membres de la Manif’ pour tous. J’ai voulu essayer d’écouter leurs arguments, analyser leur opinion, comprendre leur point de vue. Mais tout ce que j’ai reçu en pleine figure, c’était de l’incompréhension, de la peur et de la haine. Aucune des personnes que j’ai rencontrées dans cette manifestation n’était seulement contre l’adoption et le mariage. Il y avait toujours des opinions religieuses ou de l’homophobie cachées derrière leur argumentation. Une femme m’a cité des passages de la Bible largement interprétés, un autre comparait l’homosexualité à la zoophilie, une autre ne me parlait pas sur le même ton lorsque je me présentais en tant qu’hétérosexuel ou en tant que bisexuel, un prêtre voulait me sauver, un dernier me considérait comme un malade qui avait besoin de parler.

J’adresse donc un message à tous ceux qui se sont trouvés dans ces manifestations et qui y ont peut-être emmené leurs enfants – ces mêmes enfants qui, pour certains, découvriront plus tard leur homosexualité ou bisexualité:

Je vous en veux énormément. Je vous en veux parce que vous ne comprenez pas ce que ça fait de se lever chaque matin et de voir à la télé tous ces gens réunis dans la rue qui vous disent que vous êtes sale. Je vous en veux parce que vous soutenez Christine Boutin, qui affirme que l’homosexualité est « une abomination ». Je vous en veux parce que vous avez une part de responsabilité dans la mort de plusieurs jeunes homosexuels, bisexuels ou transsexuels. Je vous en veux parce que vous êtes incapables de voir le mal que vous faites autour de vous en prêchant la soit-disant bonne parole de votre Dieu et je vous en veux pour de nombreuses autres choses encore. Je rigole doucement quand vous prétendez défendre les symboles de la paix, de la tolérance et de l’ouverture, alors que vous participez au mal-être, à la discrimination et à la mort d’adolescents déjà assez perturbés de découvrir leur attirance pour des personnes du même sexe.
Si certains lisent ces lignes et se sentent visés, vous devez sûrement vous dire que j’exagère, mais ce n’est pas vous qui avez dû ramasser un ami à la petite cuillère après le débat sur le mariage gay. Ce n’est pas vous qui avez dû peser chaque mot de peur que l’un d’eux le pousse vers l’irréparable. Ce n’est pas vous qui avez dû l’aider à remonter doucement la pente. Parce que vous, vous faisiez partie de ceux qu’il voyait chaque jour à la télévision lui disant qu’il fallait le mettre sur le même plan que les zoophiles. Parce que vous, vous faisiez partie de ceux qu’il croisait dans la rue avec une pancarte lui disant qu’il finirait en Enfer. Parce que vous, vous faisiez partie de ceux qu’il entendait à la radio en allant au lycée répétant sans cesse qu’il avait un problème mental qu’il faudrait soigner. J’ai appris à faire face aux critiques. Aujourd’hui, elles ne m’atteignent pas de la part d’inconnus, mais quand des personnes proches se mettent à insulter les homosexuels en disant qu’ils sont « dégueulasses », on a beau s’être préparé, ça fait mal. C’est déjà assez dur d’assumer sa bisexualité pour ne pas avoir à supporter en plus un paquet de cons qui veulent vous expliquer comment vous devez vivre.

Je vais être clair : Je ne veux pas être « sauvé », je n’en ai rien à faire de ce que vous pensez de mes pratiques sexuelles, je ne veux pas que vous me donniez votre avis, je ne veux pas que vous me citiez des passages de la Bible interprétés dans le sens qui vous convient – car oui, je l’ai lue. Je ne veux pas être soigné, je ne suis pas malade et le jour où vous le comprendrez, alors seulement peut être pourrons nous nous asseoir autour d’un verre et discuter. Vous verrez, je peux être sympa comme gars. Je pense que je saurai alors vous montrer que nos visions du monde sont largement compatibles et qu’on peut parvenir à s’entendre à merveille.

Hadrien. D

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