Sylvia Plath, Folie et fureur de vivre

« Aussi l’écrivain n’est-il pas malade, mais plutôt médecin, médecin de soi-même et du monde. »  Deleuze, Critique et clinique

Lorsqu’on est jeune, on se prend souvent ce genre de remarque, notamment de nos parents : « Je te dis ce qu’il faut faire parce que j’ai plus d’expérience, et je ne veux pas que tu fasses les mêmes erreurs que moi ». Et c’est peut être un argument recevable. Et pourtant, ce n’est qu’un seul point de vue que nos parents nous exposent sur le monde, le leur. Le monde doit-il s’arrêter à nos premiers éducateurs ? Ce dont ils ne prennent pas conscience c’est qu’ils ne sont pas les seuls à nous faire part de leurs expériences. Ils sont assez nombreux finalement. Personnellement, ce sont tous les auteurs que j’ai lu et qui m’ont raconté leurs histoires, leurs erreurs, leurs errements. Sylvia Plath fait partie de ceux-là. Et je pense qu’elle a quelque chose de plus à apporter aux simples mises en garde de mes parents. Si vous la lisez, ou la relisez, elle vous racontera sa vie de jeune fille, ses amours ratés, une histoire bien banale, une histoire où vous vous retrouverez sûrement. Mais elle aura mis des mots sur ce qui n’est que votre quotidien, et qui pourrait être infiniment plus. Elle vous aura obligé à vous arrêter un instant pour contempler avec elle cette vie que vous partagez, cette route où nous sommes tous engagés.

En avançant dans la lecture de Cloche de Détresse, ce qui était au départ la description littéraire d’un quotidien prend une autre tournure. Et c’est comme un malaise qui m’a prise, un vertige du vide lorsqu’Esther – le personnage de Plath – rentre de New York dans sa petite ville natale cernée par la pression sociale du voisinage. Enfermée dans cet impossible anonymat, elle retrouve le regard toujours inquisiteur des voisines à travers ses fenêtres qui se plaignent de l’y voir nue, de la voir vivre – oppressant Big Brother. Et ce bruit incessant d’un landau que l’on berce sous ses fenêtres, symbolise à la fois le temps perdu de l’enfance et la pesanteur du destin tout tracé lorsqu’on est femme et qu’on « enfantera dans la douleur ». Alors, le roman s’accélère, il prend la couleur des nuits blanches à fixer un mur quand tout dort dans la maison, même le jour. Se succèdent les nuits sans sommeil qui mènent à la folie. Paradoxalement, elle devient folle par excès de conscience. Oui, c’est ça qui lui arrive véritablement, elle a trop conscience que si elle ne peut plus écrire, si elle ne peut plus lire, si elle ne peut plus dormir, elle devra être engluée dans la vie, dans le vide de sa condition, ce rien qui envahit l’espace de ses rêves. C’est là qu’elle tente de mourir, comme Plath sait si bien le faire.

Dying
Is an Art, like everything else.
I do it exceptionally well.

C’est un peu comme si par ce geste, en même temps qu’elle mettait fin à l’inanité de son existence, elle la ressaisissait, la faisait sienne dans l’acte suprême. Et c’est étrange de se dire que, déjà dans son roman, Sylvia Plath nous annonçait qu’elle allait se suicider – et elle le fera comme elle l’a écrit. Retracer son parcours et se dire qu’on ne fera pas la même erreur qu’elle, qu’on n’allumera pas le gaz dans la cuisine, alors même qu’on ne peut s’empêcher de la comprendre, c’est ça qui donne le vertige. On s’identifie à son personnage, cette jeune femme à qui l’on a demandé d’être brillante mais pas trop, d’étudier Joyce mais surtout la sténodactylographie, et surtout de bien se marier à cet étudiant en médecine – Buddy, un nom qui désignerait n’importe qui. Celui-là même qui lui dit que ses poèmes ne sont qu’un tas de poussière auquel elle ne peut pas répondre, retenue par je ne sais quelle force qui la laisse muette pendant qu’elle crie dans sa tête.

« Comme les cadavres que tu dissèques ! Comme les gens que tu te figures guérir ! Ils sont aussi poussière qu’il est possible d’être poussière. »

Avant de poursuivre pour elle seule :

« Et bien sûr, Buddy ne trouvait rien à répondre à ça, parce que c’était l’absolue vérité. Les gens ne sont faits avec rien de plus que de la poussière, je ne voyais pas du tout pourquoi soigner ces tas de poussière vaudrait mieux qu’écrire des poèmes dont les gens se souviendraient, qu’ils se réciteraient quand ils seraient tristes, malades, ou insomniaques… Le problème avec moi, c’est que j’ai toujours crue que ce que disait Buddy Willard était l’absolue vérité. »

La poésie est chez Plath une tentative pour reconstruire un sens qui consolerait de l’existence dont le goût de poussière nous colle à la bouche. Mais c’est aussi, avouons-le, une échappatoire, comme l’est la mort. Esther en est consciente, elle vit les yeux grands ouverts, loin des illusions de Buddy. Et pourtant, elle n’ose remettre en cause ce qui est perçue comme « l’absolue vérité » de sa société, une vérité nécessairement masculine puisque l’homme est la référence. Elle est femme et donc de celles qui ont tout à apprendre, et à qui tous les livres, tous les poèmes du monde, ne donneront jamais la crédibilité que les garçons acquièrent dès leur naissance.

Un autre passage maintenant, plus lumineux:

« Je le regardais secrètement à travers une mèche de cheveux.

Il était allongé sur le dos, les mains sous la nuque, fixant le plafond. Les manches amidonnées de sa chemise blanche étaient remontées jusqu’aux coudes, elles scintillaient mystérieusement dans la pénombre et sa peau bronzée paraissait presque noire. J’ai pensé que c’était le plus bel homme que j’aie jamais vue.

Je me disais que si seulement j’avais un visage plus vif, plus harmonieux, si seulement j’étais une femme de lettres célèbres… sûrement Constantin me trouverait suffisamment passionnante pour coucher avec moi.

Et puis, je me suis demandé si une fois qu’il m’aimerait il ne sombrerait pas dans l’ordinaire, s’il ne trouverait pas défaut après défaut, comme j’avais fait pour Buddy Willard et avant lui bien d’autres. C’était toujours pareil.

Je distinguais dans le lointain la silhouette confuse d’un homme idéal, mais dès qu’il s’approchait, je me rendais compte immédiatement qu’il ne ferait pas l’affaire.

C’est une des raisons pour lesquelles je ne voulais pas me marier. La dernière chose que je souhaitais, c’était bien la sécurité infinie et être l’endroit d’où part la flèche.. Je voulais des changements, du nouveau, je voulais tirer moi-même dans toutes le directions, comme les fusées du 4 juillet. »

Esther Greenwood aimerait bien connaître l’amour, elle en parle tout au long du roman, et elle avoue qu’elle est comme cette amie qui veut « épouser un fermier » américain. Elle est surtout comme toutes ces « desperate housewives » des années 50 qui ne comprennent pas pourquoi elles sont malheureuses. Elles souffrent de ce que Betty Friedan nomme « the problem that has no name ».

Une des femmes interrogées dans The Feminine Mystique dit justement:

« It’s as if ever since you were a little girl, there’s always been somebody or something that will take care of your life: your parents, or college, or falling in love, or having a child, or moving to a new house. Then you wake up one morning and there’s nothing to look forward to.»

« C’est comme si depuis que vous étiez une petite fille, il y avait toujours quelqu’un ou quelque chose pour prendre soin de votre vie : vos parents, l’école, ou tomber amoureuse, ou avoir un enfant, ou déménager. Puis un matin vous vous réveillez et il n’y a plus rien en quoi vous projeter  ».

Et pourtant, il faudrait bien lui trouver un nom, le regarder dans les yeux pour pouvoir le vaincre ce problème, puisqu’il existe une prophétie entre celui qui n’a pas de nom et Plath, une prophétie qui dit que l’un ne peut survivre tant que l’autre vit. Plath lutte, elle pose des mots là même où se creusent les cicatrices, et elle nous fait comprendre que ce mal a bien une cause, qu’il n’est pas inhérent à sa personne. Pourquoi ne pas la prendre au pied de la lettre lorsqu’elle dit ne pas vouloir être seulement la femme de quelqu’un mais être tellement plus, être ce feu d’artifice du 4 juillet ? Le mariage pour Plath c’est « la sécurité infinie et être l’endroit d’où part la flèche ». La sécurité qui nous enferme, qui nous empêche de nous brûler alors qu’après tout c’est ce que l’on cherche. Elle se demande bien ce que ça ferait de se brûler. Elle écrit, en parlant des époux Rosenberg, « je ne pouvais m’empêcher de me demander quel effet cela fait de brûler vivant tout le long de ses nerfs ». Mais les filles doivent être protégées du feu, elles doivent rester froides. Lorsqu’on est un garçon, qu’on est scout et qu’on a 17 ans, on vous abandonne en plein nature à des kilomètres du camp avec juste une carte et on vous laisse retrouver tout seul votre chemin. Mais pas les filles. Les filles il faut les protéger, elles risqueraient trop de se faire ramasser au bord de la route, ou de s’arrêter pour pleurer et comme elles sont faibles, elles seraient bien capables d’en mourir de froid ou de fatigue.

Les filles ne recherchent pas la sécurité. Elles veulent se brûler et la société les en empêche. C’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf : le danger que représente la société pour les filles nécessite-il de les enfermer, ou est-ce cet enfermement des filles qui provoque le danger dans une sorte de prophétie autoréalisatrice ?

Dire aux filles de ne pas faire du stop parce que c’est trop dangereux c’est aussi leur dire que c’est leur faute si elles se font agresser, elles n’avaient qu’à pas s’y risquer. Et peu importe, si c’est injuste. Pour moi, la véritable liberté sera atteinte lorsque les filles pourront faire du stop, et voyager, même au risque de s’y brûler. Après tout, même un garçon s’y brûle. Mais les filles doivent avoir peur, c’est comme ça qu’on les tient.

Les femmes, comme les hommes, sont désirs. Et c’est cela qu’on ressent dans les textes de Plath. Esther ne supporte pas le poids de sa virginité et cette terrible injustice qui veut que Buddy puisse perdre la sienne, et que ce n’est pas grave, parce qu’il est un homme et n’a donc pas pu s’en retenir, alors que pour elle c’est si facile. Pourtant elle désire, et elle porte sa virginité comme un fardeau. Mais quand elle regarde Constantin, c’est à elle-même qu’elle est renvoyée, à elle comme objet du désir des hommes. Elle ne peut s’arrêter au désir que ce corps masculin provoque chez elle. Et de l’évocation de la perte de sa virginité, Esther passe tout de suite au mariage par association d’idée, comme si l’un n’allait pas sans l’autre alors même qu’elle ne veut pas se marier et qu’elle veut connaître l’amour. Et c’est presque un soulagement qui la traverse à la fin du roman lorsque Buddy lui demande dans l’asile où elle se trouve : « mais qui voudra se marier avec toi maintenant ? ». La folie comme dernier échappatoire ?

Mirror
I am silver and exact. I have no preconceptions.
Whatever I see I swallow immediately
Just as it is, unmisted by love or dislike.
I am not cruel, only truthful-
The eye of the little god, four cornered.
Most of the time I meditate on the opposite wall.
It is pink, with speckles. I have looked at it so long
I think it is a part of my heart. But it flickers.
Faces and darkness separate us over and over.
Now I am a lake. A woman bends over me,
Searching my reaches for what she really is.
Then she turns to those liars, the candles or the moon.
I see her back, and reflect it faithfully.
She rewards me with tears and an agitation of hands.
I am important to her. She comes and goes.
Each morning it is her face that replaces the darkness.
In me she has drowned a young girl, and in me an old woman
Rises toward her day after day, like a terrible fish.


Miroir
Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.
Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

(Traduction Valérie Rouzeau)

Lorsque Plath se regarde dans son miroir, elle ne s’identifie pas seulement à son reflet, elle n’est pas comme Narcisse victime de cette illusion. Elle s’identifie au miroir lui-même, ce miroir qui a avalé ses souvenirs, qui a avalé la jeune Sylvia. Elle s’identifie à cet œil divin contemplant le mur qui lui fait face, jour après jour comme un insomniaque contemplerait le plafond. Elle s’identifie à cet œil vide qui fait sien le monde environnant, cet œil qui n’est pas une promesse, comme le sont la lune et les chandelles, mais qui transmet fidèlement la réalité de l’existence dans toute sa pauvreté. Loin de chercher dans son reflet ce qu’elle est vraiment, c’est dans le miroir qu’elle le trouve. Le reflet ne lui renvoie que ce qu’on voudrait qu’elle soit, c’est-à-dire une simple image, un physique un peu trop vieillissant. Le miroir lui renvoie ce qu’elle est vraiment : c’est le lac entier auquel Plath s’identifie, dans son désir monstrueux de tout englober pour combler ce vide auquel elle fait horriblement face. Elle est ce feu, cette électricité du désir, cette soif ardente, soif de vie qu’un lac entier ne pourrait assouvir.

Je ne sais pas si donner à Plath la possibilité de combler tous ses désirs, aurait suffi à la sauver de la mort. Elle était très certainement une personne exigeante. Mais je pense que son suicide avait un sens, et que l’œuvre qu’elle nous a offerte pour nous consoler de nos insomnies était un peu une clef jetée à ses sœurs de route, ouvrant d’autres portes, vers des mondes de désir.

Marie-Lou Reymondon.

Sources :

Sylvia Plath, Cloche de détresse

Sylvia Plath, Ariel (recueil de poèmes)

Betty Friedan, The Feminine mystique

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