Le poil et le féminisme

« Est-ce que je reste féministe quand je me rase ? ». C’est ce que je me suis demandé ce lundi en m’épilant les jambes.

L’épilation, une injonction sociale normative

Je suis de celles qui s’épilent régulièrement, et plus fréquemment lorsque mon corps est susceptible d’être exposé au regard d’autres personnes, femmes ou hommes. Je m’épilerai alors en ayant intégré la norme sociale occidentale qui pose, d’une part que le corps doit être modifié s’il est découvert, et d’autre part que le corps de la femme se distingue de celui de l’homme par l’absence de poils. La pression sociale qui s’exerce sur le corps des femmes les entraîne alors à l’adapter, voire à le corriger à l’aide d’outils spécifiquement conçus pour cette fonction sociale – non naturelle. Pour ma part, je me sens « plus féminine » et « mieux dans ma peau » lorsque je suis épilée. C’est là un sentiment qui ne tient qu’à moi, un sentiment déterminé par aucune autre norme extérieure. Cela viendrait alors nuancer l’idée avancée jusque là, à savoir que l’épilation n’est qu’une convention sociale à laquelle les femmes obéissent sans réfléchir. Et pourtant, plus qu’appliquer cette norme en m’épilant, je l’aurai intériorisée de telle sorte qu’elle structure le jugement que je porte sur mon corps et me fait « me sentir belle ».

poil et féminisme une

Pour autant, même si j’aime parfois briser les codes, ce n’est pas parce que j’ai conscience que mes actions et ma pensée-même sont déterminées par cette norme sociale que je vais arrêter de m’épiler. Quoique…C’est avant tout l’existence d’un second type de norme, cette fois sexiste et fondée sur la domination masculine qui me fait douter.

La domination masculine par le contrôle du poil

L’épilation est une forme de domination exercée par les hommes sur les femmes. Ces dernières sont en effet soumises à un contrôle social sexiste qui veut que la femme reste féminine et désirable, en transformant son corps en corps-objet. Ces deux attributs (féminité et objet de désir) sont eux-mêmes assimilés à des représentations occidentales anciennes de la féminité. La pornographie, une industrie principalement dominée par les hommes, relaye cette image de la femme imberbe en exposant des vagins totalement épilés. Cette préférence révèle la conception largement partagée par les hommes qu’un corps de femme glabre serait plus excitant qu’un corps poilu, ou qu’un corps de femme tout court. On peut aussi associer cette tendance de l’industrie, sans établir une causalité stricte, à la nette progression de la proportion de jeunes femmes qui ont recours à l’épilation intégrale en France qui concerne 14% de femmes aujourd’hui, selon une enquête de l’IFOP publiée en 2014.

Représentations différenciées et genrées

Les femmes doivent être douces (au toucher mais pas que) et les hommes peuvent choisir d’être barbu ou rasé. Les pratiques épilatoires sont étroitement liées aux représentations genrées que l’on se fait de la féminité et de la virilité. Si le plus souvent, les publicités pour des produits de luxe donnent à voir un homme imberbe, ce dernier ne perd jamais sa virilité s’il n’est pas épilé, au contraire, sa masculinité en ressort parfois plus authentique. A l’inverse, si une femme n’est pas épilée, elle perd immédiatement sa féminité et est considérée comme « virile », représentation genrée associée à l’homme. Preuve en est à travers « Don’t risk dudeness », le message d’une vidéo commerciale lancée par la publicité Veet, célèbre marque de crème dépilatoire. Si les hommes peuvent s’épiler pour des raisons esthétiques ou pratiques (dans le cas des sportifs), les femmes le font le plus souvent pour répondre à l’injonction sociale normative à être féminine. L’ironie du sort est la suivante : toutes choses égales par ailleurs, les rasoirs version femmes (forcément roses) sont plus chers que les rasoirs version hommes (forcément bleus). En plus d’être soumises à l’injonction à la féminité et donc à l’épilation récurrente, les femmes devraient payer leurs rasoirs plus chers.

poil et féminisme

Par ailleurs, les pratiques épilatoires et les représentations associées gagnent à être replacées dans les différents contextes sociétaux qui les ont produites. Sans verser dans le culturalisme. Récemment, Suraiya, une jeune femme indienne avait publié sur son compte Twitter un selfie de son ventre où l’on pouvait apercevoir des poils autour de son nombril. Immédiatement après sa publication, la photo a suscité de nombreux commentaires haineux, racistes et mysogines, révélant ainsi l’ambivalence du rapport au corps que nos sociétés entretiennent. Twitter, Instagram sont les lieux privilégiés de la mise en scène de soi, de la libre exhibition de son corps au regard de n’importe qui (ou presque). Toutefois, l’exemple de Suraiya montre que seules les femmes dont la beauté répond aux critères véhiculés par certaines sociétés peuvent jouir de cette liberté de s’afficher sans être insultées. La jeune femme a répondu à ce déferlement-défoulement de messages par une publication dans laquelle elle explique que les normes esthétiques et féminines varient considérablement selon les sociétés occidentales et orientales. Elle écrit que « nous [les femmes indiennes] n’avons jamais été conçues pour entrer dans le moule occidental ».

Mais c’est une question de choix avant tout

En me rasant, je dirai oui à la distinction physique de l’homme et de la femme ? En me rasant, je nierai ma liberté de pouvoir laisser mon corps tel quel ? En me rasant, j’accepterai silencieusement la domination masculine qui veut que mon corps soit désirable ? Répondre par l’affirmative serait trop radical et même contre productif car avant tout, je suis libre de me raser ou de ne pas me raser, je suis libre de faire ce que je veux de mon corps. Les hommes ont récupéré « l’idéal glabre », devenu symbole de féminité et de désir, comme support à leurs fantasmes. C’est désormais un acquis sociétal dont j’ai conscience, mais ce n’est pas pour autant que je m’arrêterai de m’épiler. Il serait illusoire de réduire le féminisme à une restriction de soi. Tout en ayant conscience de cette norme aujourd’hui socialisée et ancrée dans nos pratiques, le féminisme laisse la possibilité à chacun, homme ou femme, de faire ce qu’il veut, avec son corps. Le féminisme aura raison du poil, court ou long.

Dalphée Dubois

Crédits images :

Tumblr thenewwomensmovement

Tumblr Face the strange

Sources :

IFOP 2014, « Enquête sur l’impact de la pornographie dans le rapport au corps des français »

Veet, « Don’t risk dudeness »

i-D, interview de Suraiya

Publicités

3 réflexions sur “Le poil et le féminisme

  1. Petite coquille: c’est glabre et non *galbre.

    Le féminisme c’est, entre autres, de pouvoir disposer de son corps comme on l’entend (ici, se raser ou pas) et de choisir en toute connaissance de cause et particulièrement en ce qui concerne ces normes sexistes intégrées par les femmes et qui leur font croire que ce sont elles qui choisissent de se maquiller, mettre un décolleté, s’épiler, etc. Il existe plein de raisons pour faire tout ça, mais une assez large partie des femmes pensent qu’elles le font parce qu’elles l’ont choisi, sans se rendre compte qu’elles s’enferment dans une représentation sexiste.

    C’est bien de faire ce qu’on veut, c’est mieux de savoir pourquoi on le veut.
    J’aurais aimé que cette partie soit plus développée: « Pour ma part, je me sens »plus féminine » et « mieux dans ma peau » lorsque je suis épilée. C’est là un sentiment qui ne tient qu’à moi, un sentiment déterminé par aucune autre norme extérieure. » parce que là comme ça, on pourrait croire que l’auteure obéit à une convention sociale sans s’en apercevoir.

    J'aime

    1. Merci pour votre commentaire. Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est ce que j’ai voulu exprimer dans ce même paragraphe que vous relevez. En effet, les femmes sont nombreuses à rétorquer que l’épilation n’est pas déterminée par une quelconque norme, qu’elles sont libres de ces conventions sociales puisqu’elles font précisément ce choix, individuellement, selon leur libre-arbitre. Or ce que j’ajoute juste après c’est que ce « sentiment » d’agir librement, sans être déterminé par la norme sociale provient du fait que nous avons justement intériorisé ces représentations sexistes de telle sorte qu’elles structurent nos jugements, nos sentiments (sentiments que l’on pense être éminemment personnels).
      En somme, être épilée, c’est désormais un code de féminité (certes imposé par les hommes) acquis, socialisé, ancré. Alors, autant se l’approprier, en faire ce que l’on veut, le jeter à la poubelle ou pas. Merci, les commentaires poussent toujours à la réflexion !
      Dalphée.D

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s