Pourquoi on enferme nos filles

Récemment, j’ai assisté à une représentation de La casa de Bernarda Alba, pièce de Garcia Federico Lorca, à la Comédie Française. En sortant, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un film que j’avais vu quelques semaines plus tôt, Mustang de Deniz Gamze Ergüven, et immédiatement, ça m’a donné envie de revoir un film que je n’avais pas vu depuis des années : Virgin Suicide de Sofia Coppola. À chaque fois le même dispositif qui structure l’œuvre, cinq sœurs recluses à l’écart de la société. Bien sûr le rapprochement entre Mustang et Virgin Suicide n’est pas nouveau. Je suis d’accord avec ceux qui clament que la comparaison entre ces films n’est que superficielle, mais ce qui m’interroge, c’est comment trois artistes vivant dans des époques et sur des continents différents ont ressenti le besoin de partir de ce même dispositif de base. Je suis de ceux qui pensent qu’une œuvre d’art dit beaucoup de l’époque dans laquelle elle est produite. Alors, qu’est-ce que cette oppression dénoncée dit de ces sociétés, tour à tour néolibérale et traditionnelle – pour ne pas dire autoritaire – ? Pourquoi ce besoin répété d’enfermer nos filles, que ce soit dans l’Espagne des années 1930, les Etats-Unis des années 1970 ou la Turquie du XXIème siècle ? Comment se fait-il que des civilisations se trouvant chacune supérieure à l’autre se retrouvent en accord sur ce point-là ?

La réponse semble évidente : le plus petit dénominateur commun à ces modèles sociétaux est la promotion de la société patriarcale. Si chacune de ces œuvres semble dénoncer le patriarcat à sa manière, il est frappant de voir l’évolution de la réponse proposée à ce problème. Le passage d’une résignation morbide à une émancipation courageuse et inspirante.

L’enfermement par les mères, au nom du Père

Une chose m’a frappée au contact de ces œuvres : chacune se situe dans un schéma patriarcal oppressant, et pourtant, ce ne sont pas les hommes qui tiennent les jeunes filles recluses. À chaque fois, une figure maternelle se charge de fermer les portes de la maison pour en faire une prison pour la jeunesse. Ces figures vont de la mère qui ne pense qu’à sa réputation à la grand-mère et à la tante compatissantes, en passant par une mère aliénée qui imagine faire ce qu’il y a de mieux pour ses filles.

Bernarda enferme en effet ses filles à la suite de la mort de son deuxième mari, père de quatre de ses enfants. La seule échappatoire pour cette jeunesse séquestrée est alors le mariage. Mais la reine-mère de cette maisonnée fermée pour huit ans de deuil refuse de donner sa progéniture au premier venu et sacrifie le bonheur de ses filles à la hauteur de son rang social. Sofia Coppola présente une mère Lisbon tout aussi dominatrice (et castratrice si on pense à la figure si effacée et faible de son mari). Son puritanisme l’aveugle et l’empêche de voir les signes annonciateurs de la catastrophe. Enfin, les femmes présentées dans Mustang sont celles pour qui j’ai le plus d’affection. Certes elles participent à l’oppression, mais ce sont les seules qui montrent de la compassion pour les captives. Bien sûr, elles sont à l’origine du rehaussement des murs qui entourent la maison, mais elles sont aussi celles qui couvrent l’escapade des filles au stade de foot. Elles ne se rebellent pas contre le système dont elles ont intériorisé les règles mais elles tentent tant bien que mal de protéger les cinq sœurs de la violence de la société et des hommes en particulier.

Néanmoins, même quand il existe une forme de compassion et d’empathie chez les geôlières, l’omniprésence du contrôle social qui pèse sur les maisonnées crée une atmosphère oppressante. Ce sont des domestiques, des voisines plus ou moins bienveillantes, voire même des chaînes de télévision qui observent, jugent et commentent chaque geste de cette jeune génération et qui invente des intentions absentes de l’action initiale. Ces figures maternelles sont alors obligées de dresser leur intransigeance pour protéger cette chose si importante qu’est l’honneur, le leur autant que celui de jeunes filles, qui devront un jour se marier pour s’intégrer socialement. La campagne et la banlieue, espaces de prédilection des ragots car souvent lieu d’ennui s’opposent alors à la ville qui s’impose comme refuge. Le philosophe Georg Simmel voyait la ville comme le lieu où l’anonymat permet d’atteindre liberté et indépendance. Lale, la plus jeune des sœurs de Mustang n’a pas eu besoin de suivre de cours de philosophie pour le comprendre. C’est son instinct même qui semble la mener vers Istanbul. Son instinct et aussi le modèle inspirant incarné par sa jeune professeure partie pour la ville au début du film. C’est peut-être la différence fondamentale entre ses trois œuvres, seule la plus moderne offre un modèle de femme indépendante et forte aux jeunes filles.

Pourquoi on enferme nos filles 2
Virgin Suicide, un film de Sofia Coppola

Hommes ennemis, hommes amants, hommes amis ?

Une autre différence fondamentale est présente dans ces trois œuvres ; elle concerne la question de la confiance entre hommes et femmes. Chez Lorca, les hommes sont absents du huis clos de la pièce, ils sont fantasmés, irréels. Les hommes de cette Espagne des années 1930 sont aussi des hommes déresponsabilisés, les mères allant même jusqu’à organiser leurs passions avec des prostituées alors qu’elles condamnent tout écart à la morale chez les femmes. Dans la société puritaine américaine, les contacts hommes/femmes sont obstrués par des passions adolescentes qui ne dépassent pas toujours le stade du fantasme à l’encontre de filles vues comme interchangeable (à l’exception notable de Lux). Les sœurs Lisbon doivent en effet composer avec des amours trahies, allant de Trip Fontaine qui quitte Lux sur le terrain de foot, à son ami qui ne rappellera jamais Thérèse. La mère se méfie tellement des adolescents, vu comme un danger pour la virginité et les bonnes mœurs de ses filles, qu’elle commence par les enfermer dans des vêtements, avant de les retirer de l’école. Les robes blanches virginales de Virgin Suicide et les « robes couleur merde » de Mustang ne sont alors rien d’autre que des murs de prison qui collent à leur peau. Néanmoins, les vêtements et plus particulièrement leur dessous sont aussi un des rares instruments de rébellion dont elles disposent. Les sous-vêtements deviennent pour ces jeunes filles des outils de revendication, que ce soit pour Lux qui écrit le nom des garçons qu’elle aime sur ses culottes en coton ou pour Lale qui défile dans les soutien-gorge de ses sœurs, malgré les remontrances de sa grand-mère effrayée à l’idée qu’un homme surprenne ce moment de liberté interdit.

Le rapport aux garçons est donc au cœur de ce qui pose problème à ces mères-geôlières. Néanmoins, le rôle qu’ils jouent auprès de ces filles captives est ambigu. Au seul moment où l’on croit à une possible alliance entre les sœurs Lisbon et leurs prétendants, on comprend que celles-ci y croient si peu qu’elles ont préféré se donner la mort. Jusqu’au bout, les sœurs auront préféré faire corps entre elles pour se protéger de la violence et de l’injustice du monde plutôt que de forcer le passage vers l’extérieur et l’émancipation. Sur ce point, Mustang diverge. La sœur aînée parvient à choisir son mari et trouve ainsi son épanouissement. Il est vrai qu’une des sœurs sera mariée de force et une autre se suicidera pour échapper à ce qu’elle voit comme une fatalité, mais les plus jeunes menées par Lale parviennent à s’échapper en s’ouvrant sur le monde et en particulier grâce à l’amitié entre la plus jeune des sœurs et un livreur. Ce film esquisse la possibilité d’une amitié et d’une collaboration entre hommes et femmes de la jeune génération dans la marche vers l’émancipation féminine. Le livreur n’a aucun intérêt amoureux à aider la jeune Lale et sa sœur, il prend ce risque parce qu’il considère que c’est la juste chose à faire.

La force de nos filles

Néanmoins, si l’importance du rôle de certains hommes est notable, il ne faut pas diminuer la montée en puissance de ces jeunes filles. Ce sont elles qui répondent à l’appel de la liberté, même si elles la trouvent parfois dans la mort. Ce qui varie entre la pièce de Lorca, le film de Coppola et celui de Deniz Gamze Ergüven, c’est que les filles peuvent devenir maîtresses de leur destinée. Si le suicide illustre une société bloquée où rien n’est envisageable d’autre que la soumission ou la réappropriation de son être dans l’acte de se donner la mort dans le film de Coppola, les sœurs de Mustang ne sont pas condamnées à la mort. Deux d’entre elles parviennent à s’échapper pour mener une vie qu’elles pourront choisir. Je pense que ceci illustre un changement qui a eu lieu dans nos sociétés : aujourd’hui, nous voulons voir des filles fortes et pleines d’audace, capables de s’en sortir. Le public n’était peut-être pas prêt à imaginer cette émancipation auparavant, elle lui aurait paru irréaliste. Me vient alors à l’esprit un autre film qui évoque l’enfermement d’une jeune fille dans des normes sociales oppressives : Bandes de filles de Céline Sciamma, sorti en 2014. Ce film présente, lui aussi, un personnage féminin fort qui transgresse les codes de la société et des genres, et qui parvient à faire dévier son chemin de celui qui avait été tracé pour lui par le patriarcat.

Si ces films m’ont interrogée sur la société dans laquelle j’évolue en tant que femme, je suis sortie de mes réflexions avec optimisme. Évidemment, la société patriarcale est encore une réalité, mais aujourd’hui on désire et on croit de plus en plus que les jeunes filles peuvent s’en sortir. Les femmes modernes ont la force et potentiellement l’appui d’une part de la société pour briser leurs fers, et ceci est un changement dont on doit se réjouir et auquel on doit travailler et donner de l’élan.

CG.

Crédits images :

Deniz Gamze Ergüven, « Mustang »

Sofia Coppola, « Virgin Suicide »

Sources :

Garcia Federico Lorca, « La casa de Bernarda Alba »

Deniz Gamze Ergüven, « Mustang »

Sofia Coppola, « Virgin Suicide »

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