Popovic : de l’art de ne pas céder à la peur

A vous qui admirez Gandhi, Luther-King, Mandela, je pose la question : sommes-nous condamnés à l’inaction ? Le système politique actuel en France nous donne souvent un sentiment d’impuissance, comme s’il y avait quelque chose de pourri dans le royaume de France et que nous ne pouvions être que les spectateurs de cette désolation politique. A chaque jour son lot de peurs : peur de l’autre, de sa différence sexuelle, de sa religion, de sa nationalité. Ou même peur de celui qui ne partage pas nos idées et que nous pensons ne jamais pouvoir comprendre.

Et pourtant, chacun de nous a des idéaux à défendre : l’égalité des sexes, la sauvegarde de l’environnement, les valeurs de la République, et même le mode de vie de Paris porté en étendard ou cette « douce France » des bons vivants par exemple.

Nous avons tous des « visions de l’avenir » selon les mots de Popovic, activiste du mouvement de résistance Otpor, crée en 1998 en Serbie et qui a renversé le génocidaire Milosevic. Un sentiment d’impuissance est toujours là pourtant et cette question lancinante depuis le 13 novembre : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

L’ouvrage de Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme pourrait sembler ne pas s’adresser directement à nous, Français qui vivons en démocratie. Mais Popovic ne parle pas que des révolutions arabes, il évoque aussi le mouvement « Occupy Wall Street » ou le combat d’Harvey Milk pour la défense de la cause homosexuelle. Il nous parle de toutes ces causes qui ne se défendent pas avec des armes mais avec des idées. Et puis quelle différence entre les révolutionnaires d’ailleurs et les activistes d’ici ? On pourrait rétorquer que les révolutionnaires ne vivent pas dans un pays libre, qu’ils n’ont souvent pas le droit de manifester. Pourtant, depuis l’instauration de l’Etat d’urgence, notre rôle de gardien de la démocratie doit prendre une autre dimension pour que la frontière entre notre démocratie et une dictature ne se réduise pas à peau de chagrin. Il est peut-être important de se battre pour conserver ce pour quoi d’autres meurent sur les barricades.

Ça n’arrive pas que chez les autres

Dès le premier chapitre, ce livre est une bouffée d’espoir. Il explique que la révolution, ça n’arrive pas que chez les autres. Ce n’est pas d’une révolution  »à la Lénine » dont il parle, mais de ces jolies révolutions : celles qui ne sont pas permanentes comme le voulait Mao, celles qui permettent d’instaurer une démocratie, celles qui se battent contre les injustices. Popovic donne l’exemple des activistes Egyptiens, futurs fondateurs du mouvement du 6 avril, venus chercher la recette magique concoctée par CANVAS, une ONG formatrice d’activistes politiques créée à la suite du succès d’Otpor. Ils pensaient à l’époque que ce type de lutte non-violente n’était pas envisageable dans leur pays car la répression y était trop sévère. Mais Popovic nous apprend à nous débarrasser de cette idée qui voudrait que ce qui fonctionne ici ne puisse pas arriver ailleurs.

Qu’en est-il en France ? Après les élections espagnoles, le succès relatif de Podemos et l’arrivée d’une nouvelle génération de députés vous pouviez entendre à la radio que ce qui fonctionnait en Espagne ne pouvait fonctionner en France. La France n’est pas habituée à avoir des jeunes en politique, la preuve en est la popularité de Juppé. Elle ne peut donc pas renouveler sa classe politique. De plus, la France connait la montée de l’extrême-droite, ce que l’Espagne ne peut pas connaitre, traumatisée par son passé franquiste. Rien ne sert d’espérer, rien ne sert d’essayer, il ne peut pas y avoir de mouvement citoyen de la trempe de Podemos en France. Ça n’arrive que chez les autres. C’est très utile pour un politicien d’asséner un tel discours : il utilise des arguments très rationnels pour vous conseiller de ne pas vous emballer. Calmez-vous, c’est inutile d’espérer.

angelina davis dictateur
Angelina Davis, figure emblématique de la lutte pour les droits de l’homme aux Etats-Unis.

De l’optimisme et du pragmatisme

Pour lutter contre ce sentiment d’impuissance, le livre de Popovic est la meilleure des armes. Ce que nous offre la société actuelle, la communication par internet, la « société du spectacle », il nous apprend à le détourner pour en faire l’arme de l’activisme. La vision de la nature humaine est plutôt désenchantée chez CANVAS, l’école des révolutionnaires. Pour être efficace il ne faut pas être idéaliste. Les gens se sentent plus concernés par les petites causes que par les grandes idées. Les habitants de San Francisco étaient plus soucieux des crottes de chiens dans les rues de leur ville que des droits civils des homosexuels. Alors Harvey Milk a promis de lutter contre ce fléau. Résultat des courses, il a remporté les élections et a pu agir en faveur des droits des homosexuels.

Face à la promesse de succès d’une révolution pacifique que nous offre Popovic, un peu de désillusion est un compromis raisonnable. La plupart des gens a souvent peur de se mettre à dos l’autorité et préfère adopter une attitude attentiste. Le conseil de Popovic pour combattre cette peur, c’est d’utiliser la dérision. Lors du printemps syrien, les activistes écrivaient des messages comme « Liberté » ou « Assez » sur des tonnes de balles de ping-pong qu’ils déversaient ensuite dans les rues en pente de Damas. Les passants pouvaient alors observer les policiers courir après les balles de ping-pong. En ridiculisant les symboles de l’autorité, les activistes combattaient la peur des habitants.

Les anecdotes foisonnant dans ce livre sont des messages d’optimisme face à la violence des dictatures de Bachar El Assad, Moubarak, Milosevic. Elles font échos à ces mots d’Aung San Suu Kyi :

«Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur: la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime… Dans un système qui dénie l’existence des droits humains fondamentaux, la peur tend à faire partie de l’ordre des choses; peur d’être emprisonné ou torturé, peur de la mort, peur de perdre ses amis, sa famille, ses biens ou ses moyens de subsistance, peur de la pauvreté, de l’isolement ou de l’échec. Dans sa forme la plus insidieuse, la peur prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, inefficaces ou inutiles les petits gestes quotidiens de courage qui aident à préserver respect de soi et dignité humaine. Un peuple assujetti à une loi de fer et conditionné par la crainte a bien du mal à se libérer des souillures débilitantes de la peur. Mais aucune machinerie d’Etat, fût-elle la plus écrasante, ne peut empêcher le courage de ressurgir encore et toujours, car la peur n’est pas l’état naturel de l’homme civilisé.»

Écrire et réécrire l’histoire

Les activistes de la société civile sont méconnus malgré leur rôle central dans l’histoire. Leurs noms ne sont pas présents dans les manuels à l’exception de quelques figures comme Gandhi, Martin Luther King ou Mandela. A vrai dire je n’avais jamais entendu parler d’Otpor avant que ce livre ne me saute aux yeux sur le présentoir d’une librairie. L’histoire officielle n’est pas une histoire populaire. Et pourtant c’est grâce à des ouvrages comme celui-ci que l’on peut réécrire l’histoire. Howard Zinn nous y invite par ces mots :

“We must not accept the memory of states as our own. Nations are not communities and never have been. The history of any country, presented as the history of a family, conceals fierce conflicts of interest (sometimes exploding, most often repressed) between conquerors and conquered, masters and slaves, capitalists and workers, dominators and dominated in race and sex. And in such a world of conflict, a world of victims and executioners, it is the job of thinking people, as Albert Camus suggested, not to be on the side of the executioners.”

Réécrivons donc l’histoire.

Milosevic n’est pas tombé sous la pression des bombes larguées par l’OTAN sur Belgrade. Milosevic est tombé parce qu’une bande d’activistes s’est retroussée les manches et a décidé qu’il était en son pouvoir de changer l’avenir de la Serbie. Les manifestations de la place Tahrir n’ont pas été un mouvement spontané. Elles ont été orchestrées par une jeunesse qui attendait de saisir l’opportunité pour souffler sur l’étincelle. Pour qu’Obama puisse devenir président de la République, il a fallu que Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus. Une petite action certes, mais savamment réfléchie par cette activiste de l’American Civil Rights Movement. Ce que ce livre nous apprend, c’est que nous même pouvons agir sur l’histoire. Peut-être que la place des activistes n’est pas dans les livres d’école, que leurs noms seront oubliés. Mais ce ne sont pas les hommes qui font changer l’histoire, ce sont leurs actes.

Marie-Lou Reymondon.

Crédits images :

Banksy

Sources :

Aung San Suu Kyi, Se libérer de la peur

Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme

Howard Zinn, Une Histoire Populaire des Etats-Unis

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